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Le Corbusier au centre Pompidou : sous le béton, la lumière

Par Laura Fredducci, le 01-06-2015
Analyses et critiques
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Format historique de Playlist Society, cette catégorie regroupe les réflexions, personnelles ou analytiques, sur des artistes et des oeuvres qui nous tiennent à coeur. (Voir tous)

On reste longtemps rêveur devant ces plans d’un Paris fantasmé qui, s’ils avaient été dessinés quelques décennies plus tard, auraient sans doute servi de base à un récit d’anticipation cauchemardesque : le cœur de Paris, entièrement rasé, est remplacé par d’immenses tours d’habitations cruciformes disposées à intervalles réguliers et reliées à d’autres tour, à bureaux cette fois, par de grandes autoroutes. Toute la rive droite est ainsi réorganisée, rationnalisée selon des principes de verticalité, de symétrie et de compartimentation des activités.

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Le plan Voisin

Le plan Voisin, conçu par le Corbusier dans les années 1920, n’est pas qu’une folie de jeunesse. Pendant des années il reviendra à ces plans pour les retravailler, restant attaché à ce geste propre aux avant-gardes de l’entre-deux guerres : faire table rase.

Pour nous, ces images sont symptomatique de tout ce que l’on a pu reprocher à l’architecte, à tort ou à raison : des bâtiments inhumains, la froideur de l’uniformisation, des échelles démesurées qui écrasent l’individu – toutes ces caractéristiques que l’on retrouve dans l’architecture des années 1950, qui a dû répondre à la crise du logement par un pragmatisme dont les conséquences désastreuses sont encore débattues aujourd’hui.

C’est pourquoi l’exposition consacrée à Le Corbusier au centre Pompidou tente de prendre le contre-pied de cette vision quelque peu simpliste pour mettre en valeur les préoccupations humanistes de l’architecte. Nous sommes invités à faire un étrange saut dans le temps pour considérer les problématiques urbaines telles qu’elles se présentaient à l’époque de l’industrialisation chaotique (le « machinisme »), de l’exode rural, des problèmes d’insalubrité et de tuberculose au cœur de la ville. Une époque où les projets les plus fou pouvaient être conçus pour répondre à l’ampleur de cette question : quelle sera la ville du futur ?

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Il faut donc faire un petit effort d’imagination pour porter un regard sans anachronisme sur ces propositions architecturales. Des vidéos promotionnelles de l’époque, au même charme désuet que ces cartes postales de Sarcelles vantant les mérites du confort moderne, nous expliquent avec enthousiasme que grâce au béton armé, il est désormais possible de faire tenir 1600 habitants sur une surface 10 fois plus restreinte que ce qu’il aurait fallu par le passé. Les bâtiments sur dalle, dont la vision nous évoquent aujourd’hui le délabrement et la violence, l’enclavement, la ghettoïsation, enfin tout ce qui a pu être dit depuis 30 ans sur l’échec des grands ensembles, sont présentés comme la réponse à une rue exigüe qu’il est temps de laisser à l’automobile.

Le Corbusier rêve d’une ville nouvelle pour un homme nouveau

La charte d’Athènes, portée par Le Corbusier en 1933, est un manifeste qui défend une vision fonctionnelle de la ville ; les différentes activités, à savoir habitation, travail, loisirs et transports, doivent être séparées dans des zones indépendantes (exactement le contre-pied de tout ce qui a été défini depuis 20 ans avec le concept des villes durables). Il serait temps, selon lui, de simplifier le mille-feuille urbain, toutes ces strates temporelles et géographiques qui cohabitent et en font, entre continuité et discontinuité, un palimpseste d’une richesse infinie.

Le Corbusier semble au contraire rêver d’une ville nouvelle pour un homme nouveau, avec une standardisation des bâtiments qui sous-entend une standardisation des modes de vie : famille nucléaire, stricte séparation du privé et du public, circulation autoroutière. De l’ordre, de la propreté avant tout. Même lorsqu’il met l’homme au centre de ses projets, en inventant un système de mesure prenant le corps humain comme unité, le Modulor, cet être humain semble se résumer à un corps-objet qui se décline en une longueur de jambes, de torse, de bras, et non incarner une multiplicité de possibles, de modes de vie ou de trajectoires.

Mais alors, pourquoi cet homme a eu une place si prépondérante dans l’histoire du vingtième siècle ? Pourquoi son aura continue-elle de rayonner aujourd’hui, et des débats enflamment-ils plus que jamais les commentateurs à propos de son génie, de sa responsabilité vis-à-vis de l’urbanisme d’après-guerre, de son fascisme et son antisémitisme avérés mais si longtemps passé sous silence ?

L'atelier Ozenfant

L’atelier Ozenfant

Il est difficile d’embrasser sans caricature toute la complexité de son œuvre, tout ce qu’elle peut avoir de repoussant et d’attirant à la fois. Mon premier contact avec un bâtiment de Le Corbusier s’est produit par hasard, sans que je le sache, dans le 14e arrondissement. En flânant le long du square Montsouris, j’avais remarqué cette magnifique maison aux fenêtres tout en longueur, au toit-terrasse fleuri, à la façade immaculée, l’ensemble dégageant une harmonie et un sentiment de sérénité qui m’avait frappée. Rien de trop, et chaque chose à sa place.

Des mois plus tard, j’ai découvert qu’il s’agissait de l’atelier Ozenfant, conçu par Le Corbusier en 1922. Les préceptes du style international qu’il défend, appliqués à des villas de particuliers, en font des bijoux architecturaux émouvants comme un tableau de Mondrian. On y retrouve une pureté des formes dans leur simplicité, une grande harmonie des proportions. On sent aussi sa préoccupation centrale pour la façon dont le logement interagit avec l’environnement. Comme il le dit à propos de la cité radieuse, à Marseille, « la nature est dans le bail », et la lumière est la matière même que vient travailler l’architecte en lui construisant un écrin dépouillé pour l’accueillir entre des murs.

Le plan libre, précepte qu’il met à l’œuvre dans la villa Savoye, implique un décloisonnement des salles à vivre pour amener de nouvelles façons d’occuper l’espace, de circuler au sein de la maison. L’acier et le béton armé, en dégageant les murs de leur rôle porteur, lui permet de concevoir des appartements livrés sans cloison et modulables à souhait par les habitants, pour offrir une liberté d’habiter au sein même du logis.

La villa Savoye

La villa Savoye

Il met aussi en valeur une spiritualité de la géométrie. « Bâtir, c’est inventer des moyens de vaincre la résistance des matériaux », en tout cas de sublimer ce matériau dans un mouvement d’ascension. Concevoir des maisons standard semble alors une quête platonicienne de l’Idée parfaite, une façon de dégager des éléments permanents dans les choses, et que la construction en série permet de mettre à la portée des classes modestes.

L’esprit nouveau qu’il professait voulait mettre en valeur la noblesse des bâtiments utilitaires. La formule provocante « machine à habiter » témoigne ainsi non seulement d’une foi dans la technique pour améliorer le sort de l’humanité, mais aussi un rejet des fioritures et ornementations de l’architecture haussmannienne et art déco pour aller vers une épure qui, parfois, mène au sublime. Et quand elle échoue, réapparaît alors ce qui guettait notre homme nouveau dans sa ville nouvelle : un quadrillage de l’espace, un écrasement des corps pour un meilleur contrôle social des individus.

Une ambivalence digne d’un mégalomane adepte du gigantisme qui finit sa vie dans une cabane de bois de 12 mètre carré, avec la méditerranée à perte de vue pour horizon.