Aa
X
Taille de la police
A
A
A
Largeur du texte
-
+
Alignement
Police
Lucinda
Georgia
Couleurs
Mise en page
Portrait
Paysage

Charøgnards de Stéphane Vanderhaeghe : de quoi l’écriture se nourrit-elle ?

Paru le 10 septembre 2015, 272 pages, Quidam éditeur.

Par Alexis Joan-Grangé, le 01-10-2015
Cet article fait partie de la série 'Rentrée littéraire 2015' composée de 13 articles. Playlist Society fait sa rentrée littéraire 2015. Voir le sommaire de la série.

Ceci n’est pas une confession. J’ai nullement l’intention de m’adresser à ces pages comme on parle à un confident. Ils sont là maintenant, j’en ai le pressentiment.” C’est ainsi que débute Charognards (sans ø), journal d’un jeune père de famille face à l’invasion de son village par une horde d’oiseaux. Passant presque inaperçu, il y a quelque chose d’étonnant dans cette ouverture, dans la façon dont elle introduit un arrière-fond intime que simultanément elle se refuse. Pour avoir été évoquée, la confession, si elle n’a pas lieu, vient de prouver sa nécessité. Et le pitch qui semblait placer le roman de Stéphane Vanderhaeghe dans l’ombre convenue d’une double paternité Hitchcock et Poe, subit ici un premier décrochage. L’horreur, dont on ne sait encore rien, vient déjà de perdre son unilatéralité classique. Première ambiguïté, dans un roman qui en est un étrange palimpseste.

Par exemple, l’avant-propos. On y apprend que le journal est en fait un témoignage précieux, une relique rare, en provenance du passé. Il y a donc bien eu une catastrophe. Le pressentiment s’est avéré augure, et ainsi, devient un avertissement manqué. On pense alors à certaines nouvelles de Lovecraft. La mise en place d’un individu et de sa subjectivité infinitésimale, vouée à s’effondrer sur elle-même, face à une force dont l’ampleur est indicible. Le roman de Vanderhaeghe se situerait donc sur cette ligne-là de l’effroi. Celle d’une confrontation avec un x que la raison ne peut incorporer dans le réel. D’une certaine manière, c’est le cas, mais la confrontation qui travaille le livre ne sera pas d’ordre ornithologique. Dans Charøgnards – détournement supplémentaire –, les oiseaux n’attaqueront pas. Et ce manque rapidement évident d’hostilité semble alors donner à l’invasion une tournure différente, métaphorique. Dans la France rurale d’aujourd’hui, la présence de ces charognes qui délogent un à un les habitants fait du village un reste, au sens propre. Les charognes après tout, se nourrissent des choses mortes, épient celles en devenir. Charøgnards serait alors les dernières strophes d’une oraison funèbre à la ruralité.

En somme, le journal que l’on tient est construit sur son propre cimetière.

Mais l’absence de guerre ouverte oblige ainsi l’écriture à trouver son matériel ailleurs. Dans l’attente de l’attaque, la chronique d’une fin de monde devient l’histoire d’une disparition annexe. C’est celle de “C. et du bébé”, dont l’avènement entraine une césure. Elle concerne le statut même du journal, dont, nous dit-on, les pages antérieures à la disparition ont été détruites, puis finalement réécrites de mémoire. Autodafé qui n’est pas anodin, puisqu’il fait du journal une sorte de carcasse, à la fois chose morte et chose dévorée. En somme, le journal que l’on tient est construit sur son propre cimetière. Ce choix de la suppression contre celui de l’insoutenable est aussi une figure classique de l’horreur. Mais dans Charøgnards, le procédé fait en partie glisser le livre hors du fantastique. Car la disparition narrée, on comprend à mi-mots qu’elle n’est pas une fuite mais peut-être un meurtre, dont le déni hantera les deux tiers restant de la non-confession. Le pressentiment est devenu attente, et l’attente, insoutenable pour la fiction, est devenue funeste.

Au fond, il n’est question que de ça : l’incapacité de la fiction à se mouvoir hors du drame.

Ce à quoi Charøgnards s’exerce est une annexion de la fiction par l’écriture. Alors le flou et l’incompréhension quant au pourquoi de la “disparition” (qui sont aussi ceux de l’auteur du journal), finissent par semer un doute : et si la “disparition” n’était pas le prétexte à une écriture, dont la nécessité s’étant prophétisée elle-même, en vient à produire le trauma indispensable à sa continuation ? Alors, si les oiseaux ne semblent plus être qu’une sorte de dominante chromatique, dont le noir obsédant des plumes renvoie à celui d’une encre qui ne cesse de se déverser, c’est que le roman a trouvé là sa véritable artère. Au fond, il n’est question que de ça : l’incapacité de la fiction à se mouvoir hors du drame. Dans Charøgnards, l’horreur est ainsi produit de la fiction. Née de la menace – de celle que quelque chose puisse se passer –, et simultanément, concrétisée dans une autre – celle, peut-être pire, que rien ne puisse arriver. Jugement pessimiste. Le langage nous dit Vanderhaeghe, provient de la crainte, et trouve dans la crainte son ultime outil de propagation.

Pourtant, dans l’économie du livre, quelque chose est bien arrivé. Il faut revenir à l’avant-propos. Ou plutôt : à l’”Ouvertissemens”, dans la langue qui est la sienne (et dont quelques détails laissent penser qu’elle est celle des oiseaux). “S’il est une leçon pour enfinir qu’il nous succombe de transmettre, à l’eclærage que nous pørte cet étrange témoignage [...] elle est que, comme cet homme confronté à son destin l’enfinalité en prend conscience, il n’est d’existence que médiée pår le langage ; dans une langue qui, si nous croyons l’habiter au plus ført d’elle-mėme, peut touįours délire de nous en déloger en se retournans sur elle-mėme, en se révoltans & ainsi nous faire passer, sans écrémonial, béance tenante, sur son envers – son abime sans fond, sans fin.” Vanderhaeghe a l’honnêteté d’avoir placé d’emblée toutes les clés. C’est donc un langage qui est mort, voilà ce qui est arrivé. La nova-langue dans laquelle est écrit ce travail fictif d’éditeur, n’est pas, elle non plus, anodine. Elle résume l’espoir ambivalent de Charøgnards : que les pratiques funestes du langage finissent par emporter ceux-là mêmes qui les pratiquent. Pour qui rêve d’une pratique plus lumineuse du langage, cet espoir n’est pas rien. Mais on n’ose pas ajouter au pessimisme de Vanderhaeghe, en précisant que dans Charøgnards, elle stipule que les oiseaux peuvent parler.