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Le grand orchestre des animaux : avant le grand silence ?

Le Grand Orchestre des animaux : du 2 juillet 2016 au 8 janvier 2017 à la Fondation Cartier (Paris)

Par Alexandre Mathis, le 05-09-2016

Pour aller à la rencontre la plus sauvage de 2016 à Paris, il ne faut pas aller dans un parc, ou chasser le Pokémon, mais se rendre à la fondation Cartier, institut pas franchement placé dans un coin bucolique de Paris. Face à la promesse du Grand orchestre des animaux, mille fantasmes d’expositions s’offrent à nous. Mais personne, je pense, ne peut s’attendre à l’intensité de ce qu’il va y vivre.

En guise de gammes, le rez-de-chaussée dévoile une ambiance quelque part entre « Aquarium » de Camille Saint-Saëns, « Pierre et le Loup » de Prokoviev et le clip chamarré de « All is love » de Roger Glover. Seulement, à cet étage, pas question de musique, mais de photos et de dessins. Au détour d’une série de cinq vidéos, des oiseaux montrent leur plus belle parade amoureuse : danse absurde, cris univoques et préparation d’un lit d’amour avec pétales de fleur en guise de romantisme – visiblement, l’Homme n’a pas le monopole de la séduction ni du ridicule (même si les deux sont toujours liés).

grand orchestre 2

Tout est symphonie

C’est au sous-sol que le vrai trésor du Grand Orchestre des animaux se cache. Créée avec le concours du bioacousticien Bernie Krause, une grande salle noire entourée d’eau, dévoile trois écrans qui projettent des sons de la faune. Pour faire simple, les variations sonores, mesurées en hertz, sont reproduites en variations lumineuses et se dessinent sur l’écran un peu comme on dessine l’amplitude sismique sur un sismographe. Ainsi, chaque son capté dans la nature est visible. Pour nous guider, des sous-titres indiquent régulièrement quel animal produit tel bruit. Ici un écureuil, là un cachalot, mais aussi des cigales, des jaguars, des huppes et même des gorilles. L’alliance son et image donne une idée très précise de l’ambiance d’un parc américain, d’un océan ou d’une jungle de l’Afrique centrale.

un voyage aussi sensoriel que scientifique

Dans la salle, tout le monde est là, allongé, à se laisser dériver au cours de l’heure et demi de sons, comme dans un voyage aussi sensoriel que scientifique. Paradoxalement c’est en s’enfermant dans une salle noire qu’on redevient par instant une créature de la nature.

Parmi les sons les plus captivants, il y a ces babouins qui hurlent à l’aube, tel un appel à l’aventure. Dans l’océan, les cris fascinants des cachalots et orques rappellent leur gigantisme. Mais surtout, la complexité du son qui apparaît rappelle la subtilité de leurs langages dont on connait si peu. Pour le frisson, il reste ce jaguar qui approche, renifle, puis feule. Le félin, curieux, ne fait que louvoyer autour du micro d’enregistrement. Pourtant, le temps de son intervention, toute la jungle se met en sourdine.

Rien n’est cacophonie

A ce titre, chaque espèce à un timbre bien à elle qui crée une sorte d’estampe unique. Quand un éléphant déboule et barrit, c’est une espèce d’immense tige qui se dessine. Les cris réguliers des insectes façonnent plutôt un sillon continu sur l’écran, un peu comme une ligne de basse en musique. Plus fascinant encore, chaque type d’espèce a son secteur à l’écran. On retrouve en bas, les plus sons les plus graves, ceux des gros mammifères. Viennent s’y greffer juste au-dessus les cris des petits mammifères, puis ceux des oiseaux et enfin le bruit des insectes. La nature est ainsi faite : un animal ne doit pas couvrir le créneau sonore d’un autre. Ainsi, la cigale entendra son congénère, la chouette aussi. C’est comme un bout de darwinisme qui se dévoile sous nos yeux.

Paradoxe amusant, on ressent une fierté spéciste à se savoir, nous humains, assez intelligent pour capter ces sons, les montrer, et les décrypter. Et puis, on se dit que les autres espèces n’ont pas eu besoin de tous ces graphiques, de toute cette technologie, de toute cette expo pour comprendre quelle est leur place. Le moindre insecte sait reconnaître son congénère, il a instinctivement un espace sonore et une tessiture bien à lui. Quand il appelle un des siens, il sait que le message passera. L’Homme aussi, mais il a trop souvent oublié le cri des autres espèces. Et devant le torrent de bruits, de cris, de couinements, nous, piètres humains, on se sent bien petits, à peine capables de se souvenir que notre place est là, quelque part sur cette bande sonore déjà bien occupée.

Mais le plus important reste probablement le pan écologique. Bernie Krause explique et met en perspective des sons enregistrés aux mêmes endroits, mais à des époques différentes. À chaque fois, le même constat terrible : la nature disparaît, ses sons aussi. L’Homme grignote, détruit et engloutit, et ne comble jamais le vide qu’il a créé. Quelques graphiques à l’extérieur de la salle mesurent l’ampleur du massacre du changement climatique, notamment en montrant la courbe naturelle de l’extinction des espèces depuis des milliers d’années mis en parallèle avec les taux infiniment plus élevés de nos jours. « Dans vingt ans il n’y aura plus rien » se met-on à penser. L’idée du silence devient alors particulièrement angoissante.

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