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Deepwater : et la Nature se vengea

Par Erwan Desbois, le 24-10-2016
Analyses et critiques
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Format historique de Playlist Society, cette catégorie regroupe les réflexions, personnelles ou analytiques, sur des artistes et des oeuvres qui nous tiennent à coeur. (Voir tous)

Le 20 avril 2010, la plate-forme de prospection pétrolière offshore Deepwater Horizon explosa au large de la Louisiane, ce qui causa la mort de onze ouvriers à bord et entraîna la pire marée noire de ces dernières années. La reconstitution sous forme de fiction de cet incident terrible, réalisée par Peter Berg, a été réduite à l’os – elle ne dure qu’une heure quarante, soit bien moins que les standards du film-catastrophe, essentiellement du fait de la quasi suppression des intrigues individuelles. Seul le personnage joué par Mark Wahlberg, Mike, s’en voit attribuer une, qui peut même être vue comme un prétexte permettant l’inclusion d’une scène expliquant simplement et visuellement le mécanisme de l’accident. Une canette de Coca-Cola percée et qui éclate dans la cuisine de Mike joue le rôle du gisement de pétrole dont la fissuration ravagera Deepwater Horizon – Coca et pétrole, un symbole de la puissance des États-Unis se substitue à un autre. Un symbolisme similaire sera de mise à l’autre bout du film, lorsque l’agonie violente et prolongée d’un oiseau maculé de ce pétrole suffira à fixer, là encore en une scène, l’ampleur épouvantable de la marée noire qui suivra.

Entre la prémonition de la catastrophe à une extrémité, et à l’autre l’aperçu de ses conséquences, Deepwater se concentre entièrement sur la journée de travail à bord de la plate-forme qui va tourner au cauchemar. Pour en faire le récit, il s’appuie sur un fort souci de réalisme qui s’affirme tout particulièrement dans le vocabulaire employé, à base de noms communs techniques pour signaler les opérations réalisées et de noms propres explicites (ceux de BP et de ses représentants) pour signifier les responsabilités dans le désastre à venir. L’inspiration du film va toutefois au-delà du documentaire, en prenant pour horizon le Titanic de James Cameron et La Divine Comédie de Dante. Sur le paquebot devant transporter des milliers de gens d’un continent à l’autre, en battant des records de vitesse, comme cent ans après sur la plate-forme se déplaçant de manière autonome et perçant la croûte terrestre à plusieurs kilomètres de profondeur, la combinaison des vices de la caste dirigeante (cupidité, suffisance, cynisme) va envoyer par le fond un mastodonte fabriqué par l’homme afin de prouver sa suprématie sur la nature. Et d’un film à l’autre se répètent à l’identique des scènes – un directeur qui ordonne de hâter la chasse au profit, un sourire méprisant accroché au coin des lèvres au moment de balayer les objections sensées de ses subalternes – voire des plans : le même directeur, après que ses décisions ont causé la mort d’autres que lui, qui embarque sur un canot de sauvetage sans attendre son tour.

Une succession ininterrompue de visions dantesques de la vengeance de la nature contre l’homme

Depuis l’époque du Titanic, un siècle supplémentaire d’affronts infligés par l’homme a rendu la nature autrement plus véhémente et belliqueuse en retour. Dans Deepwater il n’est plus simplement question de dresser des icebergs sur notre route, mais bien de retourner contre nous ce pétrole qui nous obsède et nous anime. Investi d’une énergie phénoménale, il envahit la plate-forme (au terme d’une séquence terrifiante où les opérateurs ont beau fermer vanne de protection sur vanne de protection, le flot furieux de liquide fait sauter une à une ces barrières dérisoires) et en fait son instrument plutôt que celui des hommes. Deepwater Horizon se métamorphose en un nouveau cercle de l’enfer, un incendie titanesque que la mise en scène observe, interdite et impuissante, comme s’il était doté d’un esprit en propre lui permettant de se développer en détruisant ce(ux) qu’il trouve en travers de son chemin – soit le reflet du comportement de l’espèce humaine sur Terre ces dernières décennies. La seconde moitié du film devient alors une succession ininterrompue de visions dantesques de la vengeance de la nature contre l’homme, en lui faisant subir ce traitement qu’elle-même a trop longtemps et trop violemment enduré.