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Ouvrir la voix : les combattantes

Sortie prochainement. Durée : 2h02.

Par Thomas Messias, le 13-01-2017
Analyses et critiques
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Format historique de Playlist Society, cette catégorie regroupe les réflexions, personnelles ou analytiques, sur des artistes et des oeuvres qui nous tiennent à coeur. (Voir tous)
Cet article fait partie de la série 'Écoutons les femmes' composée de 23 articles. Voir le sommaire de la série.

Pour elles, ça a généralement commencé comme une gifle. On n’a pas voulu jouer avec elles, on a refusé tout net leurs affectueuses effusions, on a balancé des remarques indignes l’air de rien. Ces femmes-là étaient encore des petites filles lorsqu’elles ont compris à quel point leur couleur de peau allait influer sur leurs vies. L’existence n’a eu de cesse de le leur confirmer : en France, être noire, c’est être considérée comme différente. C’est lutter pour accéder aux études dont on rêve, c’est faire face à des collègues de travail indélicats, c’est devoir se déguiser pour avoir une chance d’obtenir un logement décent. Un combat permanent, quasi imposé. Car “on” (leurs parents parfois, l’opinion publique tout le temps) a beau leur avoir intimé plus que de raison de se faire discrètes pour ne pas se faire remarquer, ces héroïnes ont dit non. Elles ont choisi de se battre, au quotidien, quitte à en passer par le découragement, l’abattement, voire la dépression et l’envie d’en finir. La réalisatrice Amandine Gay a décidé de donner la parole à ces combattantes. Qu’elles se soient impliquées dans des associations destinées à combattre le racisme et/ou à aider des femmes ayant subi les mêmes revers qu’elles, ou qu’elles aient tout simplement décider d’affronter le quotidien avec la ferme intention de vivre l’existence à laquelle elles aspirent, les femmes filmées par Amandine Gay sont des combattantes aussi admirables que passionnantes.

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Ouvrir la voix ne fait que ça : écouter des femmes noires raconter à quoi ressemble leur vie, décrire les nombreux obstacles au bonheur…

On a parfois (mais encore trop peu) jasé sur le manque de diversité sur les petits et grands écrans. En France et pas qu’en France, le nombre de cinéastes, de journalistes et d’acteurs noirs est ridiculement bas. On serait d’ailleurs bien en peine d’en citer plus qu’une poignée, tant leur visibilité est minime. Du côté des personnages de films, le bilan n’est pas plus reluisant. Les noirs sont souvent des faire-valoir, des sidekicks rigolos, rarement des personnages charismatiques ou décisifs. Ici comme ailleurs, la parole ne leur est pas donnée. C’est encore plus vrai pour les femmes. Alors Amandine Gay leur a donné la parole. Pendant plus de deux heures, Ouvrir la voix ne fait que ça : écouter des femmes noires raconter à quoi ressemble leur vie, décrire les nombreux obstacles au bonheur qui font que mon existence d’homme blanc est légèrement plus simple que la leur.

Le film déroule un dispositif très simple, parce que la parole des interviewées se suffit à elle-même. Filmé à hauteur de visages, Ouvrir la voix ne prend que rarement la tangente, donnant d’autant plus de force à ces incursions dans l’univers de l’une ou de l’autre des héroïnes. Théâtre contemporain, burlesque ou présentation d’un débat militant autour du statut des mères voilées : lorsque le film ouvre une parenthèse, c’est avant tout pour montrer à quel point ce qu’apportent les femmes filmées à leurs semblables. À savoir de la stimulation intellectuelle ou de l’éblouissement artistique. On y aurait cru même sans le voir de nos propres yeux, mais c’est d’autant plus beau lorsque c’est montré, surtout de façon aussi fugace et élégante.

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C’est là l’une des grandes réussites du film d’Amandine Gay : il est à la fois fort et beau. On a parfois vu çà et là des documentaires empiler mollement les témoignages, à tel point qu’on finissait par se demander par quel miracle ils avaient fini par atterrir sur les écrans de cinémas au lieu de se contenter d’une diffusion (pas déshonorante mais plus adaptée) sur une chaîne hertzienne. Ouvrir la voix, lui, mérite le grand écran, parce qu’il a de la gueule. Dans les yeux de celles qu’elle filme, la réalisatrice est parvenue à aller chercher l’émotion, la conviction et la rage. À différents degrés, toutes ont vécu des événements traumatisants, qu’elles s’en soient remises ou non. Toutes ont tenté de se construire en se servant de ces grands drames et de ces petites humiliations. Toutes portent ça en elles. On sent leur envie de vivre pleinement, mais aussi d’en découdre avec ceux et celles qui tentent jour après jour de leur barrer la route ou de rendre les journées moins belles. C’est à la fois si fort de les entendre et si beau de les regarder. Comment se passer de leur vécu et de ce qu’elles peuvent nous apporter, individuellement et collectivement. Comment continuer à accepter qu’elles soient considérées comme des personnes inférieures, à dimension folklorique.

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C’est un film à montrer aux enfants noirs pour leur expliquer de ne pas se laisser berner

C’est un film à montrer à tout le monde. On doute qu’il parvienne à convaincre les électeurs FN et ceux qui pensent que les blancs sont tout autant victimes de racisme que les noirs, mais ça vaudrait la peine d’essayer. C’est un film à montrer aux enfants noirs pour leur expliquer de ne pas se laisser berner par les conseillers d’orientation et les profs qui tenteraient de leur faire croire qu’ils valent moins que les blancs. C’est un film à montrer à mes enfants pour qu’ils comprennent que leur couleur blanche est un avantage injuste dont ils doivent avoir conscience. C’est un film à montrer à ceux qui pensent que le racisme existe mais qu’il ne faudrait tout de même pas exagérer sur son impact. C’est un film à montrer à ceux qui pensent que toucher les cheveux d’une femme noire sans son autorisation ou ne pas comprendre que les biscuits Bamboula et les têtes de nègre posent problème relève d’une profonde méconnaissance des gens qui les entourent. C’est un film à montrer aux gens comme moi qui pensent être plutôt conscients de tout ça mais qui ont besoin de grands et beaux rappels comme celui-ci afin de leur donner envie de se battre pour une société tolérante et égalitaire. C’est un film qui donne envie d’un monde plus uni, et tant pis si je me vautre dans le cliché et l’absence de cynisme.

Car merde, qu’est-ce que ça nous coûte, à nous, les blancs, qu’une femme noire puisse entrer en classe préparatoire ou devenir ingénieure sans encombre, qu’elle puisse vivre sa sexualité sans être qualifiée de tigresse à tout bout de champ, qu’elle puisse être juive pratiquante si c’est ce en quoi elle croit, ou qu’elle aime ou qu’elle désire d’autres filles ? La réponse est si simple : rien. Pourtant, il faut des témoignages comme ceux-là, encore et encore, pour que peut-être, un jour, la France prenne le bon chemin. En attendant, les femmes d’Ouvrir la voix se demandent si elles ne devraient pas quitter ce pays pour aller voir ailleurs si l’herbe est plus verte. Beaucoup affirment leur attachement à la France malgré tout, certaines hésitent, d’autres encore ne rêvent que de partir. On aimerait supplier ces combattantes de rester tant elles apportent à notre pays une énergie militante dont il a tellement besoin. On aimerait aussi que ce film sorte en salles, ce qui sera peut-être possible à l’automne prochain, parce qu’il mérite d’être vu par autant de spectateurs et spectatrices que possible.

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