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American Honey : l’équilibre instable et constant des contraires

Sortie le 8 février 2017. Durée : 2h43.

Par Erwan Desbois, le 06-02-2017
Analyses et critiques
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Format historique de Playlist Society, cette catégorie regroupe les réflexions, personnelles ou analytiques, sur des artistes et des oeuvres qui nous tiennent à coeur. (Voir tous)
Cet article fait partie de la série 'Écoutons les femmes' composée de 17 articles. Voir le sommaire de la série.

Il y a des cinéastes qui pensent partir à la conquête de l’Amérique, parce qu’Hollywood les a conviés (le plus souvent pour les gober tous crus et les digérer sans laisser de traces). Et il y a celles et ceux de la trempe d’Andrea Arnold, qui viennent sans avoir été invités et remodèlent véritablement l’Amérique selon leur regard et leur art propres, ne cédant rien et ne se compromettant en aucune façon. La réalisatrice anglaise a constitué pour American honey une « mag crew » fictive, semblable à celles bien réelles dont elle a appris l’existence via un article de presse. Ces groupes de jeunes sillonnent les États-Unis pour vendre en porte-à-porte des abonnements à des magazines, et passent le reste de leur temps tous ensemble, faisant la bringue avec les commissions qu’ils touchent sur leurs ventes. Ils passent de motel en motel, d’État en État et de classe sociale en classe sociale dans une routine solidement ancrée, quand bien même elle est fondée sur le changement permanent de la scène où ils réalisent leur performance quotidienne.

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Chacune de ses 163 minutes vibre d’une énergie extraordinaire puisée directement à la source des élans adolescents.

Cet alliage de deux éléments contraires sur le papier donne un résultat qui fonctionne en pratique pour les personnages – et la même règle vaut pour tous les aspects du film monumental et bouillonnant composé par Andrea Arnold. Chacune de ses 163 minutes vibre d’une énergie extraordinaire puisée directement à la source des élans adolescents, qu’Arnold considère tous valables, aussi contradictoires qu’il leur arrive d’être entre eux. Star, la jeune fille au centre du récit, n’a que dix-huit ans alors qu’elle devient la dernière recrue en date dans la mag crew dirigée par Krystal avec le concours de son homme à tout faire Jake. Dix-huit ans, ce n’est encore rien, mais c’est déjà bien assez pour posséder une connaissance aiguë de ce qui fait tourner le monde (l’injustice, le sexe, la souffrance) et de ce qui peut le faire sortir de son sillon – la révolte, l’amour, la générosité. Après tout l’héroïne de Fish tank, un des précédents longs-métrages d’Andrea Arnold, était plus jeune encore et déjà elle faisait son apprentissage de tout cela. Star ne peut rester neutre ou cynique, elle se doit à elle-même et à ceux qu’elle croise de s’engager émotionnellement dans ce qu’elle fait plutôt que de se cacher derrière un rôle comme le font les autres vendeurs de l’équipe.

Dotée de ce savoir fait de sensations et d’intuitions, Star comprend tout ce qui l’entoure et s’adapte à toutes les circonstances. American honey fait naturellement sien ce don, grâce auquel il devient un diamant à la fois finement taillé et d’aspect toujours brut, spontané. Selon l’angle sous lequel on l’observe, il peut passer pour la version réaliste de Spring breakers, avec des gamines qui parcourent pour la première fois leur pays et découvrent tout ce qui a été repoussé hors du champ de la carte postale du « rêve américain » (le lien avec le film d’Harmony Korine est d’autant plus net qu’Andrea Arnold a trouvé son actrice principale, Sasha Lane, en faisant un casting sauvage précisément dans des spring breaks) ; la version white trash de Everybody wants some, pour sa description de l’intérieur d’un idéal de jeunesse regroupée dans une bulle de plaisir épicurien, où la violence du monde n’a nul droit de cité ; voire même la version américaine de Divines, les héroïnes d’Arnold et de Benyamina partageant – avec plus ou moins de réussite – la même aspiration à soutirer de quoi vivre au système économique détraqué en vigueur, sans pour autant se soumettre à ses caprices.

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American honey est surtout la version augmentée, magnifiée des œuvres précédentes de sa réalisatrice, dans son ampleur spatiale et temporelle, son foisonnement artistique et sa générosité humaine. Tout dans le film accompagne le passage d’Arnold de l’échelle locale britannique (dans Red road, Fish tank, Les hauts de Hurlevent) à l’échelle globale américaine, rendant chacune de ses facettes encore plus brillante et fascinante. Celles-ci s’associent par paires apparemment opposées, en phase avec la prédilection d’Arnold pour les personnages et les récits ambivalents, complexes, où les éléments complémentaires voire contraires se nourrissent au lieu de s’affaiblir. C’est le cas au niveau de la forme d’American honey : la stylisation de la mise en scène (qui, sous sa trompeuse allure de cinéma direct, recèle une quête permanente et aboutie du beau, de l’inattendu dans la lumière, les cadrages, les raccords) et la place prépondérante de la musique (les scènes qui ne sont pas rythmées par un morceau de rap, folk ou pop judicieusement choisi sont minoritaires) ne se font pas d’ombre mais s’harmonisent pour tirer ensemble le film sans cesse plus haut.

Le film réussit à faire vivre sa dynamique de groupe unifié (…), sans faire l’impasse sur les différences liées au sexe.

Il en va de même pour la structuration du récit (prises séparément, toutes les rencontres avec des clients potentiels sont justes et touchantes en soi ; ce qui n’empêche nullement le road-movie qui englobe ces séquences d’être également captivant à son échelle), et pour le traitement de la mag crew. Le film réussit à faire vivre sa dynamique de groupe unifié – les fêtes codifiées, les repas partagés, les chansons aux paroles connues par cœur et reprises à tue-tête par tous –, sans faire l’impasse sur les différences liées au sexe (filles et garçons constituent des sous-groupes qui ne fonctionnent pas exactement de la même façon), et tout en sachant développer en parallèle les trajectoires individuelles. Forcément particulières, ces dernières sont l’expression de la philosophie de chaque membre de l’équipe, sa manière de se positionner entre les deux pôles, hédonisme et nihilisme, qui régissent leur microcosme.

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La seule à faire un pas de côté, et à emprunter d’autres voies, est Star. Son savoir à part, évoqué plus haut, la rend capable de transcender le sexe par l’amour (ce qui donne de superbes scènes de sexe, embrassées par la réalisation sensuelle d’Andrea Arnold) et la vision de la société par une visée politique, que l’on peut taxer d’utopique mais que Star met bel et bien en pratique jour après jour, rencontre après rencontre. Where did all the love go ? chantait il y a quelques années le groupe anglais Kasabian. Star a retrouvé cet amour, et s’en sert sous toutes ses formes, (maternel ou filial, charnel ou amical) pour défier la souffrance qui pave le monde qu’elle parcourt, quels que soit le sexe ou la couleur de peau des personnes qu’elle croise. Amour et souffrance, voilà la dernière paire d’extrêmes opposés d’American honey, qui en est le cœur, et qui s’équilibre tout autant que les autres – parce que comme l’a écrit Oscar Wilde, « seul l’amour peut expliquer l’extraordinaire quantité de souffrance qui existe en ce monde ».