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Jackie : recoller les morceaux

Sortie le 1er février 2017. Durée : 1h40.

Par Erwan Desbois, le 08-02-2017
Analyses et critiques
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Format historique de Playlist Society, cette catégorie regroupe les réflexions, personnelles ou analytiques, sur des artistes et des oeuvres qui nous tiennent à coeur. (Voir tous)

Une des choses qui marquent le plus devant Jackie est l’évidence que sous la direction d’un réalisateur sans ambition, sans audace, ce film n’aurait été qu’un biopic banal et inutile de plus. En interview, Pablo Larraín a révélé que lorsque le projet est arrivé à lui (après être passé par Steven Spielberg puis Darren Aronofsky, lequel a pris l’initiative de le confier au réalisateur chilien) son scénario était formaté au possible. Il consistait en un récit chronologique des jours allant de l’assassinat de JFK le 22 novembre 1963 à ses obsèques le 25, mené sous la forme d’un flashback ayant pour prétexte les échanges entre Jackie Kennedy et un journaliste venu l’interviewer. Ces éléments sont toujours présents dans le film tel que Larraín l’a conçu, et il arrive que l’on perçoive à travers eux la version de Jackie qui aurait pu exister (comme lorsque l’analyse d’une toile dévoile une autre peinture sous le tableau définitif) : une hagiographie lénifiante aveuglée par les paillettes de la tragédie people et par l’aura de la femme qui la vit.

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Si Larraín ne gomme pas intégralement les traces de cette autre Jackie, le geste qu’il accomplit n’en est pas moins extraordinaire. Il a dynamité le matériau qui lui a été mis entre les mains à chaque étape – les réécritures, le tournage, et bien évidemment le montage, outil fondamental du cinéma au potentiel illimité. D’un bout à l’autre du processus les choix du cinéaste ont été guidés par une même volonté, orientés vers un même objectif : rendre à ce moment charnière de l’histoire toute sa complexité rationnelle et toute sa richesse émotionnelle. La mort de John Kennedy est en effet tout autant un drame intime épouvantable pour sa famille (ce dont Larraín capte l’essence en un plan magistral, incroyablement éloquent : Jackie tenant dans ses bras le cadavre de son mari, à l’arrière de la voiture qui les ramène en urgence à l’aéroport) qu’un choc terrible sidérant et ravageant tout un pays – c’est la fameuse réplique « the whole country is drinking ! » de l’épisode de Mad Men prenant place durant cette poignée de jours ; le pays entier boit pour encaisser le coup.

Le plan cité ci-dessus, cette Pietà dans la voiture mettant en scène deux époux plutôt qu’une mère et son fils, arrive tôt dans Jackie et trace la voie qu’il va suivre. Le film amateur d’Abraham Zapruder, qui a enregistré l’instant des tirs qui ont tué JFK, est reconnu comme étant l’étincelle qui a fait basculer le cinéma, et son public, dans une nouvelle ère ; mais il s’arrête quand la voiture sort du cadre, et de Dallas. En reprenant le fil des évènements immédiatement après, Larraín effectue son premier acte fort de montage. Un raccord direct de son film au film Zapruder, comme un passage de relais puisque Jackie saisit en quoi les jours qui ont suivi le 22 novembre ont eux aussi façonné le monde dans lequel nous vivons. C’est la face No de Jackie (on verra plus loin comment le film hérite aussi de Neruda, l’avant-dernière réalisation de Larraín) : conter un épisode majeur de l’histoire avec suffisamment d’intelligence et d’adresse pour que l’on comprenne intuitivement ses répercussions futures, c’est-à-dire sur notre présent.

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C’est la politique à l’époque de sa reproductibilité audiovisuelle, comme dans No.

No, à travers le référendum qui provoqua la chute de Pinochet et la stratégie de campagne qui permit cette victoire, dessinait en filigrane le portrait de nos sociétés contemporaines biberonnées à la publicité et à ses mirages. Jackie montre comment son héroïne éponyme est elle aussi parvenue à vendre au public un mirage ; une légende à la hauteur de la Pietà qu’elle a vécue, faisant de JFK l’égal d’Abraham Lincoln dans la mort alors que rien ne le justifiait dans ce qu’il a accompli de son vivant. Quand bien même les fondations lui manquent Jackie reproduit exactement la façade du monument Lincoln, avec des obsèques fastueuses, à la portée universelle, célébrant son défunt mari. Le résultat est un des premiers triomphes de la logique qui ne cesse d’étendre son emprise sur notre époque : le remplacement de ce qui est réel par une reproduction factice[1]. C’est la politique à l’époque de sa reproductibilité audiovisuelle, comme dans No. Toute l’intelligence de Larrain est de suivre le déploiement de ce phénomène sans ironie – puisque cela a fonctionné, et ne mérite donc pas d’être simplement dédaigné – mais sans être dupe pour autant. Il nous rend ainsi conscients à notre tour des arrière-pensées véritables et de la part de calcul de l’opération, qui transforme une souffrance traumatique en pur spectacle.

Ce que fait Jackie est ambigu car Jackie elle-même est ambiguë, d’une ambiguïté que le film a raison de ne jamais chercher à résoudre parce qu’elle est foncièrement insoluble. Jackie Kennedy était une personne réelle autant qu’un personnage de fiction, une princesse contrôlant une existence qui prêtait peu à l’apitoiement (une part de sa blessure vient de l’adieu contraint à sa bulle de luxe, inaccessible au commun des mortels) autant qu’une femme réellement et effroyablement détruite. Sur ce dernier aspect, il faut de nouveau en revenir à la Pietà dans la voiture : Jackie décrit au journaliste comment elle s’est retrouvée d’un coup avec « his blood and brains on my lap », son mari réduit à des éclaboussures de sang et des bouts de cervelle sortant de son crâne ouvert. Et à ce même instant ce sont le couple de Jackie, son identité, son monde qui se sont retrouvés déchiquetés et auxquels il lui a fallu redonner une unité.

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Sous cette impulsion, Jackie forme le second volet d’un diptyque entamé avec Neruda (pourtant produit et réalisé dans un contexte on ne peut plus différent), sur la puissance vitale de la création artistique. Dans le long-métrage qu’il lui consacre, Larraín fait de Pablo Neruda un homme que sa poésie rend capable de créer et remodeler la vie. Un personnage de policier lancé à ses trousses se voit doté du choix de se construire comme fils de l’art plutôt que de l’ordre ; la présence du poète dote le film lui-même du don de se réinventer à mesure qu’il progresse, sur les bases du film noir puis du western quand il quitte la ville pour la montagne. Par rapport à Neruda, Jackie se situe de l’autre côté du miroir. Elle conjure la mort par la fabrication d’une fiction, laquelle est à la fois le moyen et le produit de son travail de deuil, violent et complexe, aux multiples facettes.

C’est ce deuil que Larraín vise à englober et à faire vivre dans son film. C’est donc à cette fin qu’ont été pensés et exécutés les choix faits à l’écriture et au tournage, qui tirent Jackie vers la représentation d’un espace mental subjectif. Larraín dédouble les confidents de son héroïne (au journaliste s’ajoute un prêtre, joué avec une infinie finesse par le regretté John Hurt) ainsi que les contextes où sont faites ces confidences, pour aboutir à la sensation que le dialogue mené par Jackie est en réalité avec elle seule. La mise en scène nous invite à partager cette intime solitude, en verrouillant notre point de vue à celui de l’ex-première dame. Par les mouvements de la caméra qui se font toujours en parfaite synchronisation avec ceux du personnage ; par une omniprésence de plans serrés qui nous rivent au visage de l’actrice, et rendent la performance de Natalie Portman plus intense et bouleversante encore.

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C’est là le cinéma dans ce qu’il a de plus profond, et de plus puissant.

C’est au montage et au mixage que le travail le plus impressionnant a été produit, avec l’aide de la musique superbement dissonante de Mica Levi, qui maintient en permanence la sensation d’étourdissement et de panique née de la brisure du crâne de JFK. Larraín fait du montage de son film un organisme pareillement émancipé, qui donne l’impression d’évoluer de lui-même au milieu des scènes écrites et des plans tournés, et de gagner en aplomb et en autonomie en avançant – à la manière des constructions labyrinthiques de David Lynch. C’est là le cinéma dans ce qu’il a de plus profond, et de plus puissant, qui atteint le stade où il peut réagencer l’espace et le temps de son récit selon ses propres règles. Jackie méritait bien plus qu’un docile roman-photo sur papier glacé ; Pablo Larraín a su composer un film traitant d’égal à égal avec la complexité et la démesure du personnage.


[1]          Encore avant, comme un prélude à ces obsèques en mondovision, il y avait eu la conversion de la Maison Blanche en un mix entre le plateau de tournage et la scène de théâtre, à l’occasion d’une visite guidée des lieux enregistrée en direct pour la télévision. Et à l’autre bout du chemin, il y a le point limite moderne de cette pratique, figuré dans Un jour dans la vie de Billy Lynn d’Ang Lee (sorti le même jour que Jackie) : l’exploitation, obscène jusqu’à l’horreur, de soldats revenus d’Irak à qui l’on fait faire de la figuration dans un show à la mi-temps d’un match de football américain, en s’inspirant de ce qu’ils ont réellement vécu au combat.