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La La Land : prisonnier des mythes

Par Benjamin Fogel, le 07-02-2017
Analyses et critiques
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Format historique de Playlist Society, cette catégorie regroupe les réflexions, personnelles ou analytiques, sur des artistes et des oeuvres qui nous tiennent à coeur. (Voir tous)

La La Land s’appuie sur un moment pivot : au milieu du film, Keith, ami d’enfance du héros  et interprété par John Legend, expose à Sebastian Wilder (Ryan Gosling ) la contradiction qui pèse de nos jours sur le jazz : celui-ci est vénéré par des passionnés qui, tels des gardiens du temple, refuse sa dénaturation, alors que le jazz est en soi une musique révolutionnaire qui n’existe qu’au travers de ses évolutions et de ses réactions face aux contextes sociaux. Tout La La Land – que ce soit dans la vision de son réalisateur ou dans son positionnement face à la comédie musicale –  peut être observé au travers de ce prisme : comment se réclamer de nos héritages, sans pour autant vivre une vie factice, prisonnier de notre nostalgie pour un monde révolu ?

Comme Sebastian Wilder, Damien Chazelle regrette la belle époque, celle du jazz innovant, des comédies féériques  et des histoires d’amour fascinantes. Mais son exigence et son désir de dépassement le questionnent et l’entraînent vers un autre point de vue. D’un côté, La La Land constitue effectivement un très bel hommage, à même de réhabiliter la comédie musicale en s’inscrivant dans la lignée de Chantons sous la pluie et de Jacques Demy. Le film cite ses classiques tout en jouant avec les poncifs, générant ainsi de multiples échos dans la tête des spectateurs. La complicité et le glamour retrouvent leurs lettres de noblesse et l’enthousiasme est contagieux.

Derrière ce vernis, un tout autre film se déroule

Mais derrière ce vernis, un tout autre film se déroule : un film où les acteurs ne savent pas chanter et dansent mal ; un film où la confiance en soi dont font preuve les acteurs ne dupe pas les spectateurs. Contrairement aux comédies musicales classiques, les paroles des chansons n’expriment rien qu’on ne sait déjà. Tout souligne que la comédie musicale est ici factice, qu’il s’agit d’un simulacre de bonheur. Sebastian Wilder (Ryan Gosling ) et Mia Dolan (Emma Stone) croient vivre intensément, mais sont prisonniers de leur vie Instagram. Le film ne tourne qu’autour d’eux – les personnages secondaires sont inexistants –, comme dévoré par leur ego.

A partir de là, on comprend que La La Land de Damien Chazelle est tout autant un film hommage à Hollywood qu’une interrogation sur l’héritage et notre manière de vivre dans la nostalgie et de fantasmer le passé. Si le film se passe bien de nos jours (confer la présence des smartphones et les Toyota Prius), il est noyé sous une image vintage, comme le sont nos flux numériques sur les réseaux sociaux. Le poids du film semble trop lourd à porter pour les acteurs Ryan Gosling et Emma Stone, comme si eux aussi souffraient de la confrontation entre le mythe et la réalité. Sebastian Wilder voulait être un grand pianiste qui donnerait un nouveau souffle au jazz, mais il n’est qu’un blanc bec qui n’a pas réalisé que le jazz va très bien et continue d’évoluer sans lui ; Mia Dolan pensait devenir auteure, mais son quotidien consiste à se comparer aux autres. Sebastien et Mia sont deux archétypes des jeunes trentenaires d’aujourd’hui coincés entre l’envie de sortir du lot et cette société du personnal branding qui sur-personnalise chacun d’entre nous. S’ils ont la tête dans les nuages (« to be in La La Land »), c’est peut-être surtout dans le cloud des images surannées.

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Damien Chazelle joue brillamment sur tous les tableaux, comme peut le faire Paul Verhoeven dans Starship Troopers, l’ironie en moins. Il respecte profondément son héritage, tout en voulant en percer les failles. La fin du film illustre parfaitement ce double discours. On peut envisager celle-ci comme optimiste et conforme aux canons du genre : les personnages ont réalisé leurs rêves (il possède un club, elle est devenue actrice) ; la flamme brûle toujours entre eux ; et la comédie musicale reste le vecteur pour réinventer sa vie, comme c’est le cas lors de la séquence où se matérialise la vie idyllique qu’ils auraient pu avoir.

Une réflexion par rapport à l’héritage cinématographique, mais aussi comme un très beau film mélancolique sur nos échecs

Mais on peut aussi retourner la pièce et interpréter cette fin comme tragique, car en réalité aucun des deux personnages n’a peut-être accompli ses rêves : Sebastien est devenu patron d’une boîte de nuit bourgeoise où le jazz est vidé de sa sève (il suffit de faire une comparaison entre cette scène finale et les précédents concerts de jazz du film) ; tandis que Mia a abandonné toute velléité d’auteur pour devenir une actrice conformiste qui reproduit les schémas (d’où cette scène où elle va chercher un café, dans ce qui est une répétition de celle où elle servait une actrice). Les héros se sont aimés, puis se sont séparés, mais contrairement aux comédies musicales hollywoodiennes, ils ne se retrouveront pas. Leurs soi-disant retrouvailles se résument à un échange de regard qui porte le poids d’une vie où l’on est passé à côté de ce qui était important : l’amour et ses rêves. Ce que nous dit le film, c’est que nous n’arrivons pas aujourd’hui à réinventer la comédie musicale (et le jazz). Que nous vivons dans l’illusion et la mélancolie ; complètement paralysé par la joie de nos aînés.

La La Land se révèle ainsi non seulement comme une réflexion par rapport à l’héritage cinématographique  – un âge d’or dont nous peinons à nous extraire –, mais aussi comme un très beau film mélancolique sur nos échecs. Sa tristesse résonne alors d’autant plus quand on sait que Damien Chazelle a abandonné son rêve de devenir batteur de jazz pour se consacrer aux images et au spectacle. Après Whiplash, son premier film, et avant First Man, son troisième sur la vie de Neil Armstrong, La La Land est la nouvelle brique d’une filmographie consacrée au prix du sacrifice.

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