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L’Histoire d’une mère : blottis jusqu’à l’étouffement

Sortie le 15 février 2017. Durée : 1h23.

Par Thomas Messias, le 10-02-2017
Analyses et critiques
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Format historique de Playlist Society, cette catégorie regroupe les réflexions, personnelles ou analytiques, sur des artistes et des oeuvres qui nous tiennent à coeur. (Voir tous)
Cet article fait partie de la série 'Écoutons les femmes' composée de 22 articles. Voir le sommaire de la série.

Quatre longs-métrages entre 1996 et 2006, puis plus rien (ou en tout cas autre chose) : c’est peu de dire que Sandrine Veysset se faire rare sur grand écran, la disparition du producteur Humbert Balsan en 2005 lui ayant donné envie d’aller explorer des contrées moins cinématographiques. À la vision de L’Histoire d’une mère, c’est comme si la décennie écoulée n’avait duré qu’une fraction de seconde. On retrouve Veysset là où on l’avait laissée : dans un univers rural, loin des démonstrations de faste. Le sujet de prédilection de la cinéaste (la relation mère-enfant) n’a jamais été aussi central, comme en témoigne ce titre un peu banal mais fort logique puisque le film s’inspire de La vraie histoire d’une mère, conte méconnu de Hans Christian Andersen. Hélène Louvart, directrice de la photographie fidèle depuis les débuts, est de retour elle aussi. C’est elle qui donne au film ce cachet si particulier que l’on retrouve dans tous les films de Veysset, où villes et campagnes sont filmées avec un réalisme gorgé d’humanisme. Veysset, c’est la cocotte-minute sur la table, les épluchures de légumes, les enfants qu’on couche sous de grosses couvertures qui grattent un peu. Et c’est d’abord pour ça qu’on l’aime.

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Y aura-t-il de la neige à Noël ?, s’interrogeait le premier film de Sandrine Veysset. Un titre inhabituel, gorgé de pragmatisme et de poésie à parts égales. C’est ce mélange savamment dosé que l’on retrouve dans L’Histoire d’une mère, où une réalité cinglante se mêle à un univers merveilleux. Lorsque Neige, jeune mère dévastée par un lourd passif et par un quotidien délétère, se plonge dans la lecture d’un conte mettant aux prises une jeune femme face à la Mort, le glissement auquel on assiste est parfaitement immobile. La photographie est identique, et l’actrice (Lou Lesage) est la même : rien de tel pour entretenir la confusion, et rendre chaque univers aussi perméable que possible.

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Neige vit chez Héloïse, sa grand-mère tyrannique. La cohabitation se déroule tant bien que mal, parce que les personnalités sont fortes et les fêlures nombreuses. Neige n’a plus de mère, Héloïse n’a plus de fille : ce double manque semble cacher bien plus qu’un simple problème d’absence ou de disparition. Les connexions entre les générations peinent à se faire : outre le fossé qui sépare les deux femmes, il y a celui, tout aussi douloureux, qui empêche Neige de communiquer avec son fils. Le petit Louis est muet, ou plutôt mutique : il mène une existence normale de petit garçon normal, mais quelque chose fait qu’il ne parle pas. L’absence d’un père, peut-être. Mais peut-être pas seulement.

Portrait de plusieurs générations de femmes que les circonstances et le contexte social ont souvent empêché d’être autre chose que des mères.

Sandrine Veysset confie avoir eu envie d’aller plus loin dans le merveilleux que ce qui figure dans le film, avant de devoir se résoudre pour des raisons financières à ne donner que dans la suggestion, à aller vers davantage d’épure. Au final, elle s’en félicite, et on ne peut être que sincèrement d’accord. Car en lieu et place d’un ersatz du Labyrinthe de Pan dont on doute qu’il aurait pu être à la hauteur (en tout cas formellement), on tient avec L’Histoire d’une mère le portrait de plusieurs générations de femmes que les circonstances et le contexte social ont souvent empêché d’être autre chose que des mères. Petits amas de frustrations et d’oppressions qui semblent passer le plus clair de leur vie à s’empêcher de réfléchir à son sens. La réponse serait trop douloureuse.

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Une cinéaste de l’intérieur, celui des maisons et des forêts, des familles dans lesquelles on se blottit jusqu’à l’étouffement.

Angèle, la jeune femme dont Neige raconte l’histoire, finit par rencontrer la Mort en chair et en os. Elle passera avec elle un pacte qui lui fera beaucoup de mal. Chez Sandrine Veysset, le pessimisme est à tous les étages : les livres semblent n’être là que pour rappeler aux femmes qu’elles sont condamnées à multiplier les compromis, à accepter des marchés peu reluisants, à n’exister que dans l’ombre afin de ne faire de tort à personne. L’opposition entre l’univers de Neige et celui de ses voisins fortunés n’est pas la facette la plus réussie du film : le propos sur l’argent (qui ne fait pas le bonheur mais y contribue tout de même) aurait sans doute pu être plus abouti. Quand Neige fait irruption dans un mariage auquel elle n’était pas conviée, le malaise voulu par Veysset manque un brin d’épaisseur. L’Histoire d’une mère confirme son statut de cinéaste de l’intérieur, celui des maisons et des forêts, des familles dans lesquelles on se blottit jusqu’à l’étouffement. Et il est après tout extrêmement cohérent qu’elle soit, à l’image des femmes qu’elle filme, moins à l’aise pour s’envoler vers l’extérieur et quitter le noyau auquel elle est, malgré tout, tant attachée.

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