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Le secret de la chambre noire : Personal Shopper au formol

En salle depuis le 8 mars.

Par Alexandre Mathis, le 16-03-2017
Analyses et critiques
?
Format historique de Playlist Society, cette catégorie regroupe les réflexions, personnelles ou analytiques, sur des artistes et des oeuvres qui nous tiennent à coeur. (Voir tous)

Dans la famille des réalisateurs étrangers qui tournent un film français, Paul Verhoeven est devenu l’an dernier le nouveau mètre-étalon. Avec Elle, le hollandais réalisa un long-métrage purement ancré dans le cinéma français, tout en faisant imploser celui-ci grâce à son style. La grossièreté en devenait jouissive et corrosive. Néanmoins, Verhoeven est l’arbre qui cache la forêt, tant il est rare qu’un film français dans la filmographie d’un étranger reste dans les anales. Par exemple, Kiarostami et Farhadi en ont fait les frais (respectivement pour Copie Conforme et Le Passé, pas honteux mais loin de leurs sommets). L’échec cuisant de Kiyoshi Kurosawa avec Le secret de la chambre noire n’a rien d’un cas exceptionnel. Ce qui n’atténue néanmoins pas l’ampleur du désastre.

La bienveillance pourrait nous faire excuser le jeu rigide des acteurs. Ne tournant pas dans sa langue maternelle, Kurosawa a sûrement eu quelques difficultés à offrir une direction d’acteur digne de ce nom. Surtout que le trio d’interprètes donne envie sur le papier : Tahar Rahim, Olivier Gourmet, Constance Rousseau (divine dans Tout est pardonné, le premier Mia Hansen-Love), trois talents ayant besoin de bonnes directives de jeu. Sauf qu’ici leurs prestations reflètent toute les scléroses d’une œuvre creuse. Les décors, l’éclairage, la mise en scène, tout est plaqué avec la superficialité d’un film d’étude. Ce listing n’a pas vocation à attaquer point par point un film déjà fragile, il met simplement en lumière un projet sans substance.

La recette du film de fantôme

Le twist final est celui qu’on attendait depuis une heure, il est exactement ce qu’aurait écrit un robot à qui on commande « la recette du film de fantôme »

Car il existe là une sorte de cohérence avec l’approche narrative. Kurosawa empile les clichés du film de fantôme. Dans une vieille demeure au plancher qui grince, un photographe vit reclus avec sa fille qu’il exploite pour des séances photos à l’ancienne. Son projet est de recréer les vieilles photographies nécessitant des temps de pose interminables. C’est là qu’arrive Jean, figure classique du héros qui perturbe un ordre établi. De là, fantôme de la mère disparue, apparitions-disparitions, passé mystérieux, histoire d’amour superficielle, tout y passe. Le projet du film est de constamment faire douter de la véracité des choses, dans la plus pure tradition du fantastique, schéma vu et revu ad nauseam. À bout de souffle, le film réussit presque son pari dans son dernier segment. On se dit que le cinéaste a conscience de son récit balisé et qu’il va sortir un revirement malin, inattendu voire génial. Mais non, le twist final est celui qu’on attendait depuis une heure, il est exactement ce qu’aurait écrit un robot à qui on commande « la recette du film de fantôme ».

le secret de la chambre noire 2

Le film se passe de nos jours, mais n’a pas d’époque. Au lieu de devenir universel, il s’embourbe dans la fadeur

Kurosawa a régulièrement mis en lumière son amour pour le fantastique le plus frontal. De Kaïro à Real, il aime les apparitions aussi poétiques qu’effrayantes. Sa marque de fabrique : le flou aussi bien dans la mise au point de l’image que dans l’imperceptible vérité qu’on ne découvrira jamais. Ici encore, à une ou deux reprises, le japonais laisse libre cours à son amour du spectre. Sauf qu’entre-temps, Olivier Assayas a sorti Personal Shopper. Si ce dernier ne réussissait pas tout, il réinventait un peu le film de fantômes en l’ancrant dans la modernité. La figure de l’héroïne incarnée par Kristen Stewart, l’apport de la mode et surtout l’usage du téléphone portable changeaient la donne. Le secret de la chambre noire se refuse à toute modernité. Il joue même du côté rétro avec ses appareils photos d’un autre temps, sa Citroën des années 70 et sa vision toute rigide de Paris. Le film se passe de nos jours, mais n’a pas d’époque. Au lieu de devenir universel, il s’embourbe dans la fadeur. Il défie même le bon sens. Quand un personnage fait une chute d’escaliers, pourquoi ne pas appeler les secours alors qu’on sait qu’il y a des portables ? Comment en 2017 peut-on nous resservir ce vieux truc de porter le corps inerte pour le mettre dans sa voiture et rouler à travers la campagne ? Assayas se servait de la modernité comme moteur de l’histoire, jusqu’à un climax incroyable à base d’échanges de textos. Au contraire, Kurosawa esquive le moderne et se prend les pieds dans le tapis.

Impossible d’accepter le grossier. Impossible aussi d’y voir autre chose qu’un film français mal fagoté. Impossible encore d’y voir une œuvre atmosphérique. Ni vraiment film d’horreur, ni satire, ni film policier, ni histoire d’amour joliment improbable, il est surtout le résultat d’un réalisateur en vacances qui n’oublie pas de filmer le métro parisien, la Tour Eiffel et les restos où l’on boit du vin. Du cinéma au formol.