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A Fábrica de nada (L’Usine de rien) : nos vies sabotées

Présenté le jeudi 25 mai 2017 à la Quinzaine des Réalisateurs (Séance spéciale). Sortie le 13 décembre 2017. Durée : 2h57.

Par Thomas Messias, le 26-05-2017
Analyses et critiques
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Format historique de Playlist Society, cette catégorie regroupe les réflexions, personnelles ou analytiques, sur des artistes et des oeuvres qui nous tiennent à coeur. (Voir tous)
Cet article fait partie de la série 'Cannes 2017' composée de 22 articles. En mai 2017, la team cinéma de Playlist Society prend ses quartiers sur la Croisette. De la course à la Palme jusqu’aux allées de l’ACID, elle arpente tout Cannes pour livrer des textes sur certains films forts du festival. Voir le sommaire de la série.

Si A Fábrica de nada était une réalisation française, on pourrait parler de premier film de l’ère Macron, ce président qui ne jure que par la valeur travail, érigeant l’épanouissement professionnel en condition nécessaire et suffisante du bonheur de chaque être humain. Mais cette Usine de rien nous vient du Portugal, pays dont le taux de chômage n’a rien à envier au nôtre (10,2% contre 9,6% chez nous d’après les derniers chiffres, ce qui ne change finalement pas grand chose. Le film de Pedro Pinho s’empare avec force de notre rapport au travail à travers le récit du quotidien d’un groupe d’ouvriers victime du démantèlement clandestin de leur usine par des patrons sans scrupules. En pleine nuit, la vérité éclate et le doute s’immisce. Si une partie des machines est sauvée grâce à la réactivité de certains travailleurs, certains postes de travail resteront définitivement vides. Dans l’usine désertée, le groupe va tout d’abord organiser des tours de ronde afin d’éviter que le reste du matériel ne s’évapore. Puis c’est le mode de résistance tout entier qui finit par être questionné, avant qu’une escouade de médiateurs ne vienne semer la zizanie en proposant des primes de licenciement pouvant sembler alléchantes.

Très vite, la forme interroge. Le film ressemble à un documentaire filmé de l’intérieur, le témoignage fort et rageur d’une bande de femmes et d’hommes (surtout d’hommes) que l’on remercie de leur fidélité et de leur loyauté en les privant soudain de travail de façon plus que fallacieuse. Quand on consacre une trop grande partie de sa vie à son travail et que celui-ci part en fumée du jour au lendemain, c’est comme une petite mort. Travailler pour vivre ou vivre pour travailler : comme tant d’autres, ces ouvriers-là ne savent plus vraiment dans quel sens se font les choses. Le film est d’abord aussi simple que cela : il montre un quotidien dont la simplicité est une contrainte, mais au travers duquel pourrait naître une forme de sérénité durable si les patrons ne débarquaient pas un jour pour tout envoyer valser. Violence des échanges en milieu tempéré : pour les diviser ceux qui souhaitent faire front de façon collective, on leur propose des primes terriblement inégales. Et cela fonctionne.

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Pedro Pinho a quelque chose de Miguel Gomes dans sa façon d’utiliser la réalité comme un tremplin

L’approche documentaire est passionnante parce que dynamique et gorgée d’humanité. La réalité, c’est que A Fábrica de nada est une fiction, menée par un acteur et une actrice dont c’est le métier, suivis par une troupe d’interprètes amateurs jouant plus ou moins leur propre rôle. Pinho ne cherche pas à nous tromper sur la nature même du film : il est très vite clair qu’au moins une part de fiction traverse le film. C’est notamment le cas dans sa façon de filmer le quotidien du personnage principal et de sa femme, dans des scènes au ras du réel qui rappellent à plus d’une reprise le style Kechiche (celui de La Graine et le mulet et La Vie d’Adèle). Plus le film avance, plus il gagne en grâce. Pedro Pinho a également quelque chose de Miguel Gomes dans sa façon d’utiliser la réalité comme un tremplin qui permettrait de s’élever haut, très haut, avant de replonger brutalement. Un peu de fantaisie avant de percuter le quotidien de plein fouet.

Dans sa dernière partie, A Fábrica de nada flirte avec le miracle. Sa dimension sociale est toujours là, humaine et militante, mais c’est comme si soudain les personnages nous invitaient à nous élever avec eux. Promenades nocturnes ou incursions dans le monde de la comédie musicale : tout sourit à Pedro Pinho. Venu du documentaire (on s’en serait doutés), le cinéaste se permet même d’insérer des témoignages de sociologues du travail et d’ouvriers jadis humiliés par leurs employeurs. Le tout, dense sans être indigeste, semble indiquer la direction à emprunter : celle d’une société de la résistance quotidienne, dans laquelle la dureté du rapport de force social serait sans cesse contrebalancée par la douceur d’une chorégraphie ou d’une échappée belle. Trois heures d’une intelligence incroyable qui donnent les larmes aux yeux et l’envie d’en découdre afin que cette société chloroformée finisse par connaître un réveil salutaire.

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