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Problemos : The Leftovers à la ZAD

Sortie le 10 mai 2017. Durée : 1h25.

Par Erwan Desbois, le 16-05-2017
Analyses et critiques
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Format historique de Playlist Society, cette catégorie regroupe les réflexions, personnelles ou analytiques, sur des artistes et des oeuvres qui nous tiennent à coeur. (Voir tous)

Éric Judor n’aura pas les honneurs d’une sélection à Cannes, ni cette année ni probablement les suivantes. Pourtant l’homme qui lui a donné l’inspiration de n’en faire qu’à sa tête, Quentin Dupieux, a lui déjà reçu l’adoubement des grands festivals (Cannes pour Rubber, ainsi que Venise pour Réalité). Qui plus est, la veine humoristique dans laquelle Judor a choisi de s’engager est tellement éloignée du tout-venant de la comédie française, que l’on ne voit pas bien ce qui empêcherait de parler à son propos de cinéma d’auteur. Depuis l’expérience du tournage de Steak avec Dupieux, révélation de la nullité dans laquelle le système de production français les maintenait, Ramzy Bedia et lui (voir les affligeants Double zéro, Les Dalton, démonstrations crasses de la doctrine voulant qu’un duo comique n’a pas besoin que leurs films contiennent du cinéma), Éric Judor n’a cessé de prendre la tangente. Ses derniers projets font tous preuve de plus d’audace et de liberté : deux nouvelles collaborations avec Dupieux où il incarne respectivement un jardinier inquiétant (Wrong) et un compositeur techno incompris (Wrong cops) ; la série-ovni Platane, générant autant de malaise que de rires ; et la suite fr La tour 2 contrôle infernale, où il n’en fait qu’à sa tête et refuse de brosser le public dans le sens du poil de la nostalgie du premier volet.

Problemos marque les débuts d’Éric Judor réalisateur, sans Éric (Platane le voyait jouer son propre rôle) et sans Éric&Ramzy (confer La tour 2 contrôle infernale)

Problemos marque les débuts d’Éric Judor réalisateur, sans Éric (Platane le voyait jouer son propre rôle) et sans Éric&Ramzy (confer La tour 2 contrôle infernale). Pour la première fois il se fond dans un collectif de personnages, et s’inscrit dans le cadre d’une intrigue de fiction. Celle-ci ne manque pas de hardiesse et de générosité, puisqu’elle opère le jumelage de la série américaine The Leftovers et des ZAD – zones à défendre – qui essaiment en France à mesure que les ravages environnementaux s’y multiplient. Dans Problemos la quasi-totalité de l’humanité est éradiquée par une pandémie, et l’on suit les survivants qui se trouvent être les occupants altermondialistes d’un bras de rivière où était prévue la construction d’un aquapark. La filiation avec The Leftovers ouvre la porte aux folies narratives du cinéma de genre (on y croise un fantôme et une tribu de sauvages post-apocalyptiques), tandis que l’amarrage dans une ZAD permet d’aborder au détour des situations une bonne part des problématiques sociales qui ébranlent aujourd’hui le pays, à savoir le choix difficile du modèle de société, et les frictions et incompréhensions entre groupes qui deviennent insurmontables. Cette aspiration à puiser dans des sources inattendues et à interagir avec le monde fait de Problemos un objet à part.

Inlassablement, Éric Judor continue donc à proposer des films casse-gueule et déroutants à un public gavé de médiocrité

Cette aspiration se retrouve dans le rire que recherche Judor : non pas le rire de la facilité, parasite qui se nourrit exclusivement de stéréotypes, de clins d’œil et de parodies, mais un rire créatif, hissé sur les épaules des personnages et événements mis en place. Cela demande évidemment plus d’efforts, mais donne encore plus de fruits – on rit spontanément et aux éclats aux nombreux gags absurdes nés de l’humour fataliste d’Éric Judor et de ses scénaristes Blanche Gardin, qui joue elle aussi dans le film, et Noé Debré. Fataliste, car il combine un regard pessimiste sur les plans d’envergure échafaudés par les humains et voués à l’échec (les tentatives diverses de refonder une société achoppent les unes après les autres dans Problemos), avec une tendresse réelle pour les humains eux-mêmes, dont les ratages et nuisances ne sont pas le fait de la méchanceté mais de l’imperfection – de l’incapacité à être à la hauteur de ses idéaux, à ne pas être parfois lâche, querelleur, jaloux, vexé. Ainsi, plutôt que de prospérer lâchement sur le dos des inégalités de traitement et de perception entre les communautés, Judor, Gardin et Debré nous font rire de nos lacunes et mesquineries à tous, qui rendent le monde si drôle puisque si compliqué.

Tout cela rend Problemos très attachant, au-delà de ses propres maladresses et imperfections (le rythme est inégal, les sabots employés pour amener le récit au point voulu sont parfois gros). Et, inlassablement, Éric Judor continue donc à proposer des films casse-gueule et déroutants à un public gavé de médiocrité. À mettre des couteaux sur le chemin des poules, en espérant qu’elles finiront par savoir comment en profiter.