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Lorde établie

Par Henri Rouillier, le 31-07-2017
Analyses et critiques
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Format historique de Playlist Society, cette catégorie regroupe les réflexions, personnelles ou analytiques, sur des artistes et des oeuvres qui nous tiennent à coeur. (Voir tous)

On est en 2017 et ce n’est pas facile d’avoir vingt ans. À cet âge, les visages et les coeurs sont inconstants. Les garçons et les filles se bousculent, leurs corps se tordent, les liens se font et se défont chaque jour qui se lève. Les aspirations d’enfant s’évaporent, s’effacent derrière l’écrasante vie d’adulte qui se profile et l’impossibilité de s’y résoudre. Ce n’est pas facile d’avoir vingt ans, ce n’est pas facile d’abandonner l’enfance alors qu’en soi, tout crie la faim d’être vite autre chose. Et puis parfois, ce scénario n’existe que pour être éventré. De jeunes gens font des pas de côtés et s’imposent au monde comme des feux d’artifice. L’âge s’efface derrière une pulsion qui dépasse les êtres. À seulement 19 ans, Lorde vient de sortir “Melodrama”, un deuxième album qui annonce la fin de l’adolescence, état qu’elle a sublimé au sein de la pop culture ces quatre dernières années. 

Cette scène se passe à Londres le 24 février 2016. Elle, se présente face aux 20.000 personnes que peut contenir l’O2 Arena de Londres, alors que résonnent les premières notes de “Life on Mars”. Elle a dix-neuf ans et c’est elle que l’entourage de David Bowie a choisi pour lui rendre hommage sur la scène des Brit Awards. Disparu un mois plus tôt, le Thin White Duke a eu le temps de l’adouber, même de lui écrire un duo. “She’s the future of music”, a-il confié à son pianiste de toujours, Mike Garson. Ce soir-là, Annie Lennox et Gary Oldman pleurent Bowie qui est bel et bien mort, pendant que Lorde montre au monde entier qu’on ne pourra plus faire sans elle.

“Pure Heroine”, fougue anachronique

En chantant “How can I fuck with the fun again, when I’m known” dans “Tennis Court”, Lorde avance à découvert.

Trois ans plus tôt, Lorde a publié “Pure Heroine”. Un premier album distribué par Universal, dont elle a vendu plus de cinq millions d’exemplaires à ce jour, et qui détonne dans ce foutoir qu’est la pop mainstream de l’époque. En 2013, Ariana Grande sort son premier single pendant que Katy Perry s’époumone sur “Roar” et “Unconditonally”. Lady Gaga fait un flop historique avec “Artpop”. Taylor Swift, elle, a trouvé son rythme de croisière, remportant un deuxième VMA avec “I Know You Were Trouble”. Beyoncé et Rihanna, qui n’ont jamais été aussi puissantes, paraissent inégalables : la première s’apprête à sortir un album surprise qui restera trois semaines en tête du Billboard, pendant que la seconde remplit des stades à vue d’oeil avec son “Diamonds World Tour”. Le marché semble saturé et pourtant, Lorde explose. Ses lèvres brunes, son interminable chevelure bouclée et sa posture voûtée hantent les plateaux. Chez David Letterman, le 26 novembre 2013, elle chante une version habitée de “Royals” et tout, déjà, prophétise sa réussite. Sur le plan de la musique, le minimalisme de la production résonne comme un pied de nez à l’industrie dont elle fait partie. Les hurlements de diva, le belting à tout rompre, les mélodies sirupeuses sur des textes contrits ou abscons, très peu pour elle. Sur ce beat caverneux qu’un clavier grave habille à peine, elle exprime un profond désintérêt pour la célébrité et les récits narratifs inhérents à la pop actuelle : “But everybody’s like Cristal, Maybach, diamonds on your timepiece / Jet planes, islands, tigers on a gold leash / We don’t care, we aren’t caught up in your love affair”.

Kirk Stauffer CC-BY 3.0 - https://www.flickr.com/photos/kirkstauffer/

En chantant “Let me be your ruler” dans “Royals” ou “How can I fuck with the fun again, when I’m known” dans “Tennis Court”, Lorde avance à découvert. D’aucuns y voient une naïveté propre à son âge, d’autres une forme d’arrivisme décomplexé. Après tout, c’est ainsi qu’on creuse son trou quand on intègre le casting de ce grand drama qu’est la peoplerie internationale. Et soudain, le fond de son disque échappe à ceux qui l’observent. We live in cities you’ll never see onscreen / Not very pretty, but we sure know how to run things / Livin’ in ruins of a palace within my dreams / And you know we’re on each other’s team”, chante-t-elle pourtant dans “Team”.

Avoir seize ans après Britney Spears et Miley Cyrus

La presse people, qui ne se sent guère mue par l’introspection, se nourrit de la fougue de l’adolescente pour pondre des titres. Dès le début de la promotion de “Pure Heroine”, Lorde tire ainsi à boulet rouge sur ses camarades féminines. Elle fustige aussi bien la drague cheap, normalisée par Selena Gomez dans “Come and Get It”, que les excentricités sexuelo-stupéfiantes de Miley Cyrus et l’errance existentielle de Britney Spears… Rapidement, il n’est plus question de musique quand on lui pose des questions. Chacun vient à elle en quête d’un buzz à lancer et Lorde, qui passe son temps à présenter des excuses, se refuse bientôt à tout commentaire quand il est question d’autres femmes. À la place, elle attaque la presse et sa soif de “cat fights”. Elle déclare ainsi au “Guardian” : “Ça me semble très étrange, cette façon qu’ont les médias de dresser les femmes les unes contre les autres, de sortes qu’il y ait toujours une baston à raconter [...] Ça manque incroyablement de subtilité. Tu peux sentir que les journalistes essaient de te soutirer de quoi titrer. Seulement, je deviens de plus en plus douée à ce jeu-là. Je réponds : ‘Je ne sais pas. Et vous, qu’est-ce que vous en pensez ?’”

Ce que Lorde met au jour avec “Pure Heroine”, c’est la difficulté qu’a une certaine frange de l’industrie médiatique à considérer le vécu adolescent comme le terrain d’une production artistique légitime.

Quand les journalistes ne s’intéressent pas à ce que Lorde pense de Miley Cyrus, ils lui demandent si elle pense “faire son âge”, si elle pense vraiment avoir 16 ou 17 ans – ce que ça fait d’être plus mature que les autres adolescents. Le 1er février 2014, elle accorde une longue interview à Tavi Gevinson. Les deux jeunes femmes, qui ont quasiment le même âge, s’interrogent sur le sens de cette question. Et la jeune blogueuse, dont la carrière a débuté à l’âge de 11 ans, de résumer le problème : “C’est une question-piège. Si tu réponds oui, tu prouves que cette question est débile parce qu’elle tombe sous le sens. Si tu dis non, tu laisses penser que tu te sens plus vieille, donc meilleure que les gens de ton âge.” Tout le problème est là. En fait, ce que Lorde met au jour avec “Pure Heroine”, c’est la difficulté qu’a une certaine frange de l’industrie médiatique à considérer le vécu adolescent comme le terrain d’une production artistique légitime, mais aussi à envisager l’adolescent en dehors d’une forme d’inconséquence qui lui serait propre. Pourquoi ? Notamment parce que selon le principe de l’autodigestion (ou du cannibalisme, c’est selon), la culture pop mainstream des années 1990-2000 n’a cessé de créer des enfants stars, dociles et souriants, dont elle s’est nourrie à outrance. De Britney Spears à Miley Cyrus, les journalistes, producteurs, diffuseurs, publics, ont pris autant de plaisir à les voir émerger qu’à documenter leur chute. Face à Lorde, certains chantres de ce paternalisme industriel sont donc légèrement désarçonnés, peu enclins à prendre l’adolescence au sérieux. Peu habitués aussi à voir de si jeunes gens réussir en étant aussi insolents et rigoureux dans leurs propositions artistiques. D’où ces questions récurrentes relatives à son âge. Il s’agit de pouvoir justifier – même vainement – le succès de Lorde par le biais du mythe de l’enfant prodige, quand d’autres lui délivrent des certificats d’émancipation, alors même elle n’a rien demandé. Pour s’en convaincre, il suffit de comptabiliser le nombre de critiques et d’articles de presse qui parlent de Lorde comme d’une old soul, une “vieille âme”.

Pourtant, Lorde ne s’adresse à aucun de ces commentateurs. Pour eux, il est déjà trop tard. En écrivant sur l’insolence (“Royals”), les villes la nuit, les bandes fougueuses (“Team”), l’aspiration à la célébrité (“Tennis Court”), les weird-couples du lycée (“A World Alone”), ou encore le fait de vieillir (“Ribs” – où elle chante : “This dream isn’t feeling sweet / We’re reeling through the midnight streets / And I’ve never felt more alone / It feels so scary getting old”), c’est bel et bien aux adolescents qu’elle parle avant tout. Soit une partie de la démographie amenée à grandir en même temps qu’elle, dont la spécificité est d’exprimer souvent dans le vide une multitude de sentiments parfois contradictoires, que les adultes se plaisent à définir comme “des phases”.

“Melodrama”, ce qui reste après l’enfance 

Ce que Lorde consacre dans “Melodrama”, c’est la conscience de soi – soit précisément, la fin de l’adolescence.

Le 2 mars 2017, la jeune femme – qui cite Raymond Carver, Patti Smith et James Blake, quand on l’interroge sur ses influences – dévoile le clip de “Green Light”, premier single issu de “Melodrama”, qui sort deux mois et demi plus tard. En quatre ans, Lorde a vécu beaucoup de choses. Elle a déménagé à New York, où elle a commencé à travailler avec le guitariste et beatmaker Jack Antonoff (le petit ami de Lena Dunham, qui a travaillé avec Taylor Swift et Teagan & Sara, notamment). Elle a écrit des chansons pour deux épisodes de la saga “Hunger Games”. Elle a reçu deux Grammy Awards (meilleure chanson de l’année, meilleure performance pop). Elle a dénoncé les paparazzades, affichant publiquement un de ses stalkers sur Twitter. Elle est tombée amoureuse, avant de rompre pour la première fois de sa vie d’adulte. Auprès du New York Times, elle revient sur la genèse de ce nouvel enregistrement avec ce qui pourrait être un lieu commun : “Après la fin d’une histoire d’amour, la musique vous parvient différemment. Soudainement, il arrive que vous pleuriez quand vous entendez les premières notes de ‘Try Sleeping With a Broken Heart’, d’Alicia Keys”. Seulement, elle insiste : “Melodrama n’est pas un disque de rupture. C’est un album sur le fait d’être seule, les bons comme les mauvais côtés.” Effectivement, ce que Lorde consacre dans ce disque, ce n’est ni la vertu libératrice de la rupture, ni la perspective de jours meilleurs après la fin d’un couple, c’est la conscience de soi – soit précisément, la fin de l’adolescence. La lucidité à laquelle on ne parvient pas forcément quand il s’agit de sa propre vie, la faculté à conserver suffisamment d’indulgence envers soi-même pour pouvoir supporter ses propres lacunes face à la rugosité du monde.

C’est exactement ce qu’elle raconte dans “Sober”, où il est question de soirées passées à danser et boire quand tout va mal : “Oh God, I’m closing my teeth / Around this liquor-wet lime / Midnight, lose my mind / I know you’re feeling it too / Can we keep up with the ruse ? / [...]These are the games of the weekend / We pretend that we just don’t care, but we care / But what will we do when we’re sober ?” En deux morceaux (le génial “Green Light” en tête), Lorde a laissé ses seize ans derrière elle, tout en conservant pour cette époque une tendre nostalgie. Désormais, elle questionne l’amour, le vieillissement des amitiés à travers le prisme de la célébrité, qu’elle porte comme un fardeau. Elle fuit les tapis rouges, les interviews superficielles et les duos criards dont raffolent les maisons de disques pour faire parler de leurs artistes. Et encore une fois, il faut revenir aux premières expériences de solitude que l’âge induit. Dans “Liability”, le seul piano-voix de l’album, elle résume en une phrase ce qu’elle a vécu ces dernières années : “They say you’re a little much for me / So they pull back, make other plans / I understand, I’m a liability / Get you wild and make you leave”. C’est d’ailleurs dans cette dernière phrase qu’on trouve l’universalisme qui permet à ses fans de transposer son discours dans leur quotidien. La célébrité est une contingence. On n’a pas besoin de notoriété pour être exposé à des relations utilitaires, des frustrations, des moments de désarroi ou de jouissance. En cela, l’apparition de Lorde au iHeartRadio, en juin dernier, en dit beaucoup. En pleine promo, elle interprète “Perfect Places” au milieu d’un chœur d’adolescents originaire de l’Ontario. L’image est émouvante et habilement pensée. Dans son pantalon rouge, parmi une trentaine d’ados en jogging noir, souriants à s’en déchirer les joues, Lorde interprète l’hymne d’une génération dont elle est l’ambassadrice.

Dans une interview accordée à l’émission australienne “60 minutes”, elle déclare : “Je sais qu’il y a des gens qui me considèrent comme un modèle. Ce que j’espère, c’est que je leur donne matière à être fiers de moi, aussi à être à l’aise avec ce qu’ils sont. Mais je pense qu’ils savent que je ne suis pas parfaite. Que je vais forcément faire de la merde à un moment ou un autre”. Encore une fois, ce propos pourrait être d’une banalité confondante si Lorde ne misait pas explicitement sur l’honnêteté envers ses fans, depuis le début de sa carrière. Avec elle, les lieux communs sont souvent des paysages qu’il reste à explorer.

La photo du corps de texte est créditée Kirk Stauffer (CC-BY 3.0).