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Radiohead, enfin OK ?

OK Computer OKNOTOK 1997 2017, de Radiohead (XL Recordings), 12 titres (1997) + 11 (2017)

Par Erwan Desbois, le 26-07-2017
Analyses et critiques
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Format historique de Playlist Society, cette catégorie regroupe les réflexions, personnelles ou analytiques, sur des artistes et des oeuvres qui nous tiennent à coeur. (Voir tous)

Cette année, pour la première fois, Radiohead s’est adonné à une pratique prisée par les maisons de disques : la réédition d’un album à l’occasion d’un anniversaire. Sorti le 16 juin 1997, c’est OK Computer qui a droit à cet honneur. Cette édition spéciale pour les 20 ans du disque se nomme OK Computer OKNOTOK 1997 2017 et contient les douze morceaux d’origine, remastérisés, huit faces B des singles d’alors (« Lull », « Meeting in the aisle », « Melatonin », « A reminder », « Polyethylene (parts 1 & 2) », « Pearly* », « Palo Alto », et « How I made my millions »), et enfin trois titres enregistrés à la même période et restés inédits (« I promise », « Man of war », et « Lift »).

Inimaginable durant le premier quart de siècle d’existence du groupe, la mue de Radiohead vers un état de sérénité a pourtant bien eu lieu, devant nos yeux, avec l’album A moon shaped pool sorti l’an dernier

Jusqu’à il y a peu, l’un des principaux moteurs créatifs du groupe s’appuyait sur la crainte de se voir enchaîné à son passé ; que ses accomplissements l’enferment dans une case où il lui faudrait toujours offrir la même performance, en boucle, sans droit au changement. Pour mettre la plus grande distance possible entre eux et cet épouvantail, Radiohead est toujours allé obstinément de l’avant, provoquant une succession de ruptures au sein de leur œuvre, dans son contenu comme dans la manière de la diffuser. Il en fut ainsi du vertigineux mélange des genres et des influences sur OK Computer, véritable bouleversement en comparaison du rock plus classique de The Bends) ; du plongeon dans la musique électronique avec Kid A / Amnesiac ; du refus initial de la distribution physique (sous forme de CD) pour In Rainbows ; ou encore de la sortie surprise de The King of Limbs. Cette marche forcée a laissé quantité de victimes collatérales en route : des chansons excellentes abandonnées, parce que trop évidentes, pas assez novatrices, ou encore risquant d’être trop commerciales. “Creep” fut la première et la plus emblématique. Un tube planétaire devenu honni, et banni de leurs concerts, comme on peut le voir dans le documentaire réalisé lors de la tournée OK Computer, Meeting people is easy. Célébrer un album du passé aurait été en totale contradiction avec cette manière de faire ; et ni Pablo Honey, ni The Bends (qui comporte pourtant des grands classiques de Radiohead : « Fake Plastic Trees », « Street Spirit (Fade Out) », « My Iron Lung »…) n’avaient été honorés comme l’est aujourd’hui OK Computer.

Inimaginable durant le premier quart de siècle d’existence du groupe, la mue de Radiohead vers un état de sérénité a pourtant eu lieu avec l’album A Moon Shaped Pool sorti l’an dernier. Un album où la rupture consiste cette fois en une absence de rupture. Plus de confrontation et de dissidence, mais de l’harmonie et de la douceur. Les neuf chansons qui composent le disque forment un tout d’une formidable homogénéité, presque organique, d’où découle une force tranquille tout aussi intense et émouvante. Dans sa chronique de l’album pour le site The Talkhouse, Win Butler du groupe Arcade Fire en parlait de très belle manière : « for the most part, each sound on the record sounds like it has a purpose. It’s like walking through the forest and seeing the different parts of the ecosystem jitter and slime around you – there’s no artificial plan, but everything’s moving for its own intrinsic reason » / « pour l’essentiel, chaque son sur l’album donne l’impression d’avoir un but. C’est comme de marcher dans la forêt et de voir les différents éléments de l’écosystème vibrer et couler autour de vous – il n’y a pas de plan artificiel, tout se meut selon ses propres raisons ». Le terme d’écosystème, uni, équilibré, vivant, est le plus approprié qui soit. Jusque dans l’illustration de la pochette, dont l’auteur Stanley Donwood (qui travaille avec Radiohead depuis The Bends) explique – ici (en anglais) – qu’il a laissé les éléments naturels se charger de l’essentiel de la composition. Il déposait pour cela ses esquisses en plein air, où le vent et les orages venaient les retravailler derrière lui.

Avec OKNOTOK 1997 2017, Radiohead offre à trois autres chansons, abandonnées depuis deux décennies dans le même purgatoire que « True love waits », un semblable retour à la lumière

La dernière étape de cette marche en forêt est la chanson « True Love Waits ». Apaisés au bord de cet « étang en forme de Lune » (Moon Shaped Pool en français), Thom Yorke et ses compères embrassent pour de bon ce morceau conçu vingt ans auparavant et enfin fixé sur disque, sous une forme épurée et bouleversante. Tout aussi marquante a été la réconciliation du groupe avec “Creep”, durant la tournée qui a accompagné la sortie de A Moon Shaped Pool. À cette occasion ils se sont enfin remis à jouer cette chanson régulièrement sur scène, avec un attachement profond, et une émotion évidente à la partager avec leur public. Désormais, avec OKNOTOK 1997 2017, Radiohead offre à trois autres chansons, abandonnées depuis deux décennies dans le même purgatoire que « True Love Waits », un semblable retour à la lumière. Lift, la plus connue des trois (car souvent jouée en concert lors de la tournée suivant The Bends), ravira les fans du groupe. Mais elle ne doit pas éclipser la tout aussi belle « I Promise », et surtout la plus tardive (1998) «  Man of War », où l’on sent que le bouleversement musical d’OK Computer a eu lieu. « Lift » et « I Promise », de même que les huit faces B (dont la plus puissante est « Pearly* »), appartiennent encore à la phase de transition menant de The Bends à OK Computer.

Réécouter maintenant OK Computer, toujours aussi dévastateur et électrisant à la fois, c’est se rendre compte qu’il est aux antipodes de l’unité fusionnelle de A Moon Shaped Pool. C’est véritablement un album « OKNOTOK », qui fonctionne par alternance de joyaux (« Exit Music (For A Film) », « Let Down »…) et de chansons plus simples, et de rage et d’éreintement (« Paranoid Android » vs « No Surprises »). Son équilibre était instable, pris entre deux pôles opposés eux-mêmes déséquilibrés. Celui de A Moon Shaped Pool, et du Radiohead d’aujourd’hui, est unique, pacifié – et débordant généreusement de beauté. Soit l’équilibre d’un groupe rasséréné, en paix avec son passé compliqué.