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Song to Song : le cantique des candides

Sortie le 12 juillet.

Par Alexandre Mathis, le 11-07-2017
Analyses et critiques
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Format historique de Playlist Society, cette catégorie regroupe les réflexions, personnelles ou analytiques, sur des artistes et des oeuvres qui nous tiennent à coeur. (Voir tous)

Se dire qu’on est heureux, dynamique, équilibré, tel est le faux-semblant que partagent la saison 3 de The Leftovers et Song to Song. Dans la série de Damon Lindelof, il était question de s’illusionner de son désir de vie alors que tous les personnages étaient pris de pulsion de mort. Dans Song to Song, le vide cosmique qui assaille les quatre personnages principaux découle de la même pulsion. Quand le père de Faye (Rooney Mara) rend visite à sa fille, il lui demande si elle est heureuse, si elle fait ce qu’elle aime. Faye se persuade que oui, candide éblouie par le milieu du rock dans lequel elle baigne. Mais quand le père refait son apparition dans le dernier tiers du film, Faye est au bord du précipice : « pardon de ne pas être au niveau de mes sœurs » s’excuse, tristement, la jeune femme en voix off. Avec The Leftovers, s’échapper de l’abysse passait par le fait de croire aux mensonges, ou du moins, aux histoires qu’on nous raconte, qu’importe que celles-ci soient vraies ou non. La porte de sortie empruntée par les personnages de Song to Song s’avère bien plus complexe.

Dans Knight of Cup, Rick se mettait au ban de l’industrie et de la frénésie du milieu du cinéma. Ici, Faye et les autres baignent sans recul dans un milieu qui les gangrène autant qu’il les nourrit

C’est que les trois vrais héros (Faye, Rhonda jouée par Nathalie Portman et B,V alias Ryan Gosling) tombent tous sous le charme du diable personnifié, à savoir Cook (Michael Fassbender). Comme pétrifiés par les yeux bleus de Michael Fassbender en méduse des temps modernes, les trois angelots aventuriers se brûlent chacun leur tour les ailes. Il est tentateur sexuel, amical et gourou musical. La présence de Fassbender illumine Song to Song de ses grimaces et son cabotinage. Séduisant et vénéneux, il y incarne tout ce qu’il y a de sexe, drogue et rock’n’roll. D’abord centré sur l’énergie du rock à Austin, les protagonistes y croisent pêle-mêle Lykke Li, les Red Hot ou Iggy Pop. L’alcool coule à flot, les pogos se multiplient, et, au milieu, ces quatre pauvres âmes se laissent aller à leur ego et leurs désirs. Pour eux, quel délice, quel supplice ! Malick aime les saisir à la volée, prend un vrai plaisir à filmer cette furie qu’il assourdie au maximum, comme pour la rendre plus envahissante encore. Faisant fi de la temporalité, il saute d’un endroit à l’autre, suspend son vol, met en apesanteur, suit le sens du vent, puis s’y confronte. C’est surtout visible pour le trio BV, Faye et Cook, dont l’amitié et les attirances multiples participent de tartufferies et d’illusoires fraternités. Dans Knight of Cup, Rick se mettait au ban de l’industrie et de la frénésie du milieu du cinéma. Ici, Faye et les autres baignent sans recul dans un milieu qui les gangrène autant qu’il les nourrit.

song to song 4

« Slower, it’s a love story »

Paradoxalement, c’est cette ambiance rock qui offre à Song to Song sa particularité. D’un coup, la façon qu’a Malick de filmer l’amour change. Ce qui avant était surtout accompagné par des grandes compositions d’Arvo Pärt ou Brahms, prend maintenant des accents de bluette adolescente dès lors que les danses nuptiales se font sur du Bob Dylan, que résonne les Plasmatics, que Lykke Li, en plus de chanter, y joue la fugace maîtresse de BV ou que ce dernier chante “For your precious Love” avec Cook. Quand Malick et Faye posent enfin leur regard, frémissant à l’unisson, le film redescend en rythme, comme le réclame la belle brune : « slower, it’s a love story » («Ralentis, c’est une histoire d’amour »). Alors Saint-Saëns, Lupica ou Haendel reprennent leur place sur la bande-son, parasités ici ou là par des riff sauvages et des accélérations vertigineuses.

Dans l’ensemble, nous sommes loin de l’apaisement cosmique des précédents films du cinéaste. Alors pour Malick, le monde du rock n’est-il que tentation et hypocrisie ? Pas vraiment. Notamment parce que le jeu et l’amusement sont réels. Les célébrités croisées et les moments de fêtes sont de vrais instants de bonheur. Ce sont plutôt les terribles gueules de bois qui sont dures ; elles prennent la forme de trahison, de désir de célébrité, de sexe, le tout en se persuadant qu’on avance dans la vie. Comme quand on sort tous les soirs pendant un temps et qu’une nuit pas comme les autres, on se dit que cette vie ne vaut rien.

song to song 2

Plus que jamais, la grâce à fui les lieux – églises comprises –, et ne survit que dans les effusions éphémères des tourtereaux

A l’instar des deux précédents films de Malick aux tonalités biographiques (A la Merveille et Knight of Cup), on découvre ici un territoire américain froid. Les appartements, aussi superbes soient-ils, ne sont que des lieux de passage. Un piano ici, un canapé là, et des jardins en somptueux oasis. Même les innombrables inconnus qui peuplaient avant les micro-scènes se font plus rares (séquences de festival à Austin mis à part). Ce n’est pas la modernité qui est en cause ; seulement, l’ivresse du parcours amoureux rend tout ce décorum bien vide. Plus que jamais, la grâce à fui les lieux – églises comprises –, et ne survit que dans les effusions éphémères des tourtereaux, notamment lorsque BV et Faye prennent le large, en fin de parcours.

Chacun sa partition

Song to Song n’est pas pour autant un film manichéen où seul le méchant tentateur fragilise ses proches. Les torts sont partagés et Cook ne fait que mener sa barque comme il le sent. Malick prend soin d’en faire un personnage ambivalent, avec ses propres fêlures, ses désirs réels et ses plaies ouvertes. Du coup, Cook n’est pas vraiment le Diable, mais plutôt le résultat humain de celui qui a sombré dans l’orgueil. Song to Song prend alors la forme de la tragédie grecque. Car tout l’enjeu de ces jeunes gens sera de ne pas sombrer dans le silence que veut leur imposer la mise en scène. Seule Faye a voix au chapitre. Les autres restent las, témoins de leur vie décrépie. Comment se sortir du tourbillon qui les dévore ? Par la musique.

Chacun y joue sa partition. Celle de BV serait une valse, à trois partenaires, trois femmes superbes mais une seule avec qui la communion est réelle

Chacun y joue sa partition. Celle de BV serait une valse, à trois partenaires, trois femmes superbes mais une seule avec qui la communion est réelle. BV chante. En duo avec Lykke Li, en solo du Del Shannon (et non, ce n’est pas la chanson “Vanina” de Dave) devant Faye, mais reste tristement muet face à l’amante jouée par Cate Blanchett. Faye, justement, expérimente avec candeur la passion musicale et l’amour lesbien. À ce titre, elle semble jouer non pas du rock, mais une comptine de troubadour. C’est sa voix off qui nous parle, qui nous guide, qui nous sème et qui nous envoûte. Quant à Rhonda, le personnage le plus sombre, c’est un requiem inachevé qu’elle entame. Cook lui, est réellement dans une partition rock, mais un rock de stade, grand guignol, qui casserait ses jouets pour faire comme ses modèles, bref, pas du tout punk ou métal. Par instants, ces mélodies communient, mais souvent elle se chassent. D’ailleurs, on ne sait pas si ces trois musiciens ont un réel talent. En revanche, le succès frappe à leur porte, c’est là le drame. Song to Song n’est pas un film d’artiste maudit, mais d’humain maudit par son propre appétit. En cela, il n’a rien d’une œuvre revancharde d’un artiste aigri. C’est un film qui cherche les moments de communion et se veut optimiste sur l’amour.

song to song 3

L’astre de lumière : Patti Smith

C’est surtout un film guidé par un ange. Si Patti Smith n’est pas plus Dieu que Cook est le Diable, son aura guide Faye vers la lumière. La chanteuse raconte son histoire d’amour (réelle) avec son défunt mari. Elle insiste sur la fragilité de la vie et l’amour. « Je porte toujours ma bague », précise-t-elle comme pour signifier que la mort n’a pas mis fin au sentiment amoureux. Telle une grande prêtresse, elle offre des mots apaisants, à l’instar du père Quintana de A la Merveille. Sa présence, hypnotique, est ce qui marque le plus les esprits. Comme si, après quatre films (Tree of Life, A la merveille, Knight of cup et celui-ci), le cinéaste texan avait enfin trouvé la figure tutélaire qu’il cherchait désespérément. Au point que Faye apprend à se contenter du simple amour : « seulement ça » conclut-elle tout en sagesse. BV et elle sont comme ces citadins qui plaquent tout pour élever des chèvres dans les montagnes. Ils reprennent une vie simple, ancrée dans le sol, dans le plus pur mythe de l’Américain qui laboure son champ. C’est une image pastorale sécurisante, ordonnée, qui conclut l’exploration intérieure de Malick, avant, on l’espère une nouvelle aventure.

Car si chaque film a son importance, sa beauté et sa place, on est aussi content que Malick passe à autre chose – à savoir son prochain Radegund sur l’histoire d’un opposant au régime nazi –, qu’il change de chef opérateur, de chef décorateur. Bref qu’il sorte de sa nouvelle zone de confort afin que de cette quiétude lumineuse naisse une exploration toujours plus exceptionnelle, digne de Voyage of Time et du Nouveau Monde. La troisième carrière de Malick ne fait que commencer.