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Cars 3 : l’Amérique de Pixar

Sortie le 2 août 2017. Durée : 1h42.

Par Erwan Desbois, le 21-08-2017
Analyses et critiques
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Format historique de Playlist Society, cette catégorie regroupe les réflexions, personnelles ou analytiques, sur des artistes et des oeuvres qui nous tiennent à coeur. (Voir tous)

Succédant au Monde de Dory dans la filmographie du studio Pixar, Cars 3 applique une toute autre manière de tenir son rôle de suite. Le monde de Dory réemployait l’histoire de son prédécesseur, Le monde de Nemo, en l’appliquant à un personnage différent, contrairement à Cars 3 qui reste focalisé sur le même héros, la voiture de course Flash McQueen, et imagine ce que pourrait être la suite de son histoire. En particulier quand vient un moment charnière pour tout sportif : celui de la retraite plus ou moins forcée, quand vous vous trouvez dépassé par plus jeune, plus fort, plus à la page que vous. Cela vaut aussi pour ceux qui évoluent dans les milieux artistique ou de la technologie, et Cars 3 se trouve au confluent de ces trois mondes – son héros pratique la course automobile, domaine à mi-chemin entre le sport et la technologie ; Pixar fait du cinéma d’animation sur ordinateur, une activité où la technologie se combine cette fois à la création artistique.

Pixar ne nous avait jamais autant parlé de lui-même, et du monde qui l’entoure

Le genre du récit de retraite et de transmission, prisé par le cinéma américain (avec parmi ses points d’orgue la série des Rocky), concorde très bien avec plusieurs thématiques récurrentes chez Pixar. Les jouets de Toy story devaient ainsi faire face à la possibilité de leur abandon, puis de leur mort, respectivement dans les volets 2 et 3 de la série. Dans Cars 3, ce qui se joue est un peu un passage de témoin au sein du studio, entre le membre fondateur John Lasseter – qui a initié la franchise Cars et également mis en scène son deuxième épisode – et le bizut Brian Fee, dont Cars 3 est le premier long-métrage en tant que réalisateur. Cependant, le film met en scène plus nettement encore un autre remplacement, à plus grande échelle. Son premier acte expose, avec une sécheresse cruelle (tout se joue en quelques minutes à l’écran, et en quelques semaines pour les protagonistes), la mise au rebut soudaine de la génération de voitures dont Flash fait partie, au profit de nouveaux modèles de course, rendus plus sophistiqués et plus rapides à la faveur d’un saut technologique. Chaque course disputée par Flash, chaque coupe dans le montage du film effacent d’un coup un concurrent ancien, remplacé sans préavis par un neuf. De telles ruptures provoquant une obsolescence quais-immédiate se sont multipliées ces dernières années dans notre monde, entre autres dans le cinéma d’animation – où au tournant des années 2000, Pixar a été à la pointe du mouvement substituant à l’animation classique en 2D, passée de mode, l’animation en 3D par informatique.

Dans Cars 3, les représentants du nouveau monde triomphants n’ont pas d’âme, sont pleins de morgue et n’expriment que du mépris pour ceux qu’ils suppléent, peu importe leurs accomplissements passés. Pixar se donnerait-il dès lors le mauvais rôle ? Ce doute se redouble d’un autre, plus loin dans le film, devant les entraînements de Flash pour prouver lors de la saison suivante qu’il n’est pas un has been et peut encore l’emporter. Flash rejette violemment les moyens technologiques dernier cri (simulateurs de course, analyse fine des données en temps réel…) qui lui sont offerts en lui déployant le tapis rouge, car il préfère s’en remettre aux bonnes vieilles méthodes – et à l’Amérique rurale qui les abrite. Pistes en terre laissées à l’abandon, discussions avec des champions d’antan oubliés, participations à des compétitions aux antipodes de la sophistication de l’élite de la course automobile (un destruction derby, épreuve où l’on va de carambolage en carambolage jusqu’à ce qu’il ne reste qu’une voiture en état d’avancer) : Flash donne l’impression de se reconstruire en candidat anti-establishment, n’ayant que les rednecks comme soutiens dans une croisade qui menace de virer populiste.

Dans tous les films Pixar les puissants n’écrasent pas les faibles, personne n’est abandonné, tout le monde peut trouver sa place

Avec un tel héros, le film semble voué à finir dans le mur. Mais un retournement narratif brillant dissipe dans le dernier acte ces craintes, tant vis-à-vis de l’attitude de Flash que de celle de Pixar. Plutôt que de se muer en spectre de Donald Trump, qui aurait la victoire égoïste et mauvaise, Flash passe la main à une nouvelle compétitrice, Cruz. Celle-ci figure une Hillary Clinton pour qui la victoire est au bout du chemin, en ayant su gagner le cœur du pays profond – dans la ville du destruction derby comme ailleurs où ils passent, c’est sur elle plus que sur Flash que se porte l’affection des personnes (enfin, des véhicules). Cars 3 se conclut sur cette utopie réconciliatrice, où sont réunis dans une même société les geeks – Cruz arrive dans le film comme un élément-modèle de l’élite technologique – et les rednecks, la ville et la campagne, l’élite et le peuple. Cet idéal de communauté inclusive est l’horizon vers lequel tendent tous les films de Pixar. Les puissants n’y écrasent pas les faibles (au contraire du cauchemar que constitue le système mis en place par les jouets de la crèche dans Toy story 3), personne n’est abandonné (raison pour laquelle on part à la recherche de Nemo puis Dory), tout le monde peut y trouver sa place – Jessie dans Toy story 2, Tristesse dans Vice-versa.

Ces sociétés des films Pixar fonctionnent selon le principe que les différences ne mènent pas au conflit, mais à l’enrichissement mutuel. C’est grâce à elles que l’on triomphe, en équipe. Les exemples sont nombreux, de Woody et Buzz dans Toy story à Remy et Linguini dans Ratatouille ; et maintenant Cruz et Flash dans Cars 3. La première court, le second l’entraîne, permettant à leurs talents de se compléter, au passé de rester présent aux côtés du futur. Cruz, c’est finalement Pixar, pour qui la technologie est une seconde nature, un talent inné. Et Flash devient alors Disney, aux méthodes traditionnelles distancées mais au savoir (narratif pour Disney et tactique pour Flash, ce qui est au fond la même chose : savoir conduire un récit et connaître ses personnages, savoir mener une course et connaître ses concurrents) toujours précieux et qu’il faut préserver, apprendre. Pixar ne nous avait jamais autant parlé de lui-même, et du monde qui l’entoure.