Aa
X
Taille de la police
A
A
A
Largeur du texte
-
+
Alignement
Police
Lucinda
Georgia
Couleurs
Mise en page
Portrait
Paysage

Kansas City Bomber : un film du milieu

Par Arbobo, le 03-08-2017
Analyses et critiques
?
Format historique de Playlist Society, cette catégorie regroupe les réflexions, personnelles ou analytiques, sur des artistes et des oeuvres qui nous tiennent à coeur. (Voir tous)
Il arrive qu'on tombe par hasard sur un film de plus de 40 ans, presque inconnu au bataillon. Et qu'on y prenne trop de plaisir pour ne pas le partager avec les internautes.

Le welsh, c’est cette spécialité du Nord, à la bière, qui tient au corps les soirs d’hiver. C’est généreux et populaire, même si c’est évidemment cliché de la présenter comme tel. Il n’empêche, ce détour pour parler de Raquel Welch n’est pas fortuit. Il y a un malentendu avec cette femme. Comme souvent, avec les sex-symbol mondiaux qui n’ont rien demandé à personne. Généreuse et populaire, il s’en est fallu de peu pour que cela devienne le résumé de sa carrière.

un-million-d-annees-avangt-JCLa carrière de Raquel Welch pourrait être comparée à celle d’Ursula Andress. Deux actrices choyées par la nature, pile dans les canons de beauté et de sensualité de leur époque. Deux actrices, donc, connues dans le monde entier sans que personne n’ait souvenir de leurs qualités de comédiennes, bonnes ou mauvaises. La nature a de sales tours dans un monde où le sexisme vous rend riche, mais vous empêche d’être reconnue pour votre talent.

Raquel Welch, c’est dans les mémoires un bikini aussi ridicule que savamment seyant, en peau de bête, dans le peplum préhistorique Un million d’années avant J.-C., où elle évolue avec une chevelure magnifique et un deux-pièces tout équipé dernier cri, au milieu des dinosaures (sic). Le film sort en 1966, Raquel Welch a 26 ans, c’est son huitième film en 3 ans, on peut dire que tout se passe bien. D’une certaine manière, c’est le cas. Mais il se trouve que cette femme a un cerveau bien câblé, des idées, et qu’exister grâce à ses glandes mammaires, si esthétiques soient-elles, n’est pas son but ultime. Pourtant Welch va surtout exister dans des films de peu d’intérêt, grâce à un physique de grand intérêt. Kansas City bomber en est, indirectement, la métaphore.

En 1972, elle met son énergie et son argent dans la balance pour que soit filmé un de ces scénarios dont le sort à Hollywood ne tient qu’au hasard et à la détermination d’une célébrité: Kansas City bomber. A 32 ans, Raquel Welch n’est plus une débutante dans ce milieu, et elle est suffisamment intelligente pour sentir le coup. Le scénario est très solide, il est même assez fin. L’histoire est dans l’époque (sans savoir qu’elle en traversera d’autres). Le casting est efficace malgré l’absence de tête d’affiche plus connue que Welch, qui n’a jamais complètement franchi le cap de la starification. On voit même Jodie Foster dans un de ses premiers rôles au cinéma. Le réalisateur et les scénaristes sont expérimentés, mais n’ont quasiment travaillé toute leur vie « que » pour la télévision, ce qui signale parfaitement qu’on a affaire à une série B, un film sur lequel un studio accepte de mettre de l’argent mais sans y accorder trop d’importance.

Parfois une série B, avec une dimension sociale, crève l’écran et devient un classique. Cela s’appelle alors Rocky (oscar du meilleur film), ou La fièvre du samedi soir. D’autres restent des films de catalogue, sur lesquels on tombe par hasard. Par comparaison, quand on lit Kansas City bomber à travers les interviews et déclarations, il serait une suite de déceptions. Pas assez sombre, aux yeux de l’auteur du script initial, Barry Sandler, qui n’avait encore rien porté à l’écran. Pas suffisamment audacieux, pense-il, soi-disant par la faute d’un studio trop timoré. C’est injuste envers le résultat final dont, justement, l’âpreté est un atout majeur.

C’est donc par pur désoeuvrement qu’on regarde ce film, sans anticiper la bonne surprise. Et on comprend pourquoi ce film n’a pas tellement marché. Pas d’héroïsme. Pas de théorie fumeuse pour conforter la génération des 60s dans l’idée que la répartition des rôles entre femmes et hommes c’était mieux avant. Même pas de nus de la poitrine de Raquel Welch (pour la promo, on l’a tout de même obligée à poser en tenue rase-bonbon, tenue qu’elle ne porte pas dans le film, elle qui a réussi à être dans Playboy sans faire de photo nue).
A la place, voici une histoire comme aurait pu en filmer Paul Newman dans la lignée de De l’influence des rayons gamma…, sorti la même année. On y retrouve le même respect bienveillant pour les mères célibataires.  La même envie de magnifier une femme ordinaire perdue dans le monde qui l’entoure.

L’histoire de Kansas City bomber n’a pas de rebondissement stupéfiant, elle est ce qu’elle doit être, un beau portrait d’une femme honnête. Une femme belle, désirée. Une femme douée physiquement, assez pour faire de l’ombre à ses partenaires de roller derby. Une mère isolée obligée de confier son enfant à sa propre mère, en raison des matches à travers tout le pays qui paient le loyer et la nourriture de son enfant (Jodie Foster, comme vous l’aurez deviné).
La force de cette histoire est dans sa véracité. Bien qu’inventée, elle est criante de vérité, elle est l’histoire de trop de femmes pour ne pas être vraie. KC n’est pas idiote, loin de là, mais elle est sans malice, trop naïve, la country girl typique. Lorsqu’elle est recrutée, elle n’imagine pas ce que le propriétaire de l’équipe a en tête pour elle. Et elle réalise un peu tard que le seul fait d’être arrivée fait d’elle l’ennemie jurée de la star historique de l’équipe, plus âgée, menacée par la petite nouvelle. La véritable violence du film ne réside pas dans les coups de coudes et les hématomes, pourtant nombreux (Welch, qui jouait sans doublure, s’est d’ailleurs cassé le poignet).

kansas-city-bomber-screenshot

K.C. n’a été choisie que pour incarner un rôle préécrit, dans une mise en scène dont le but n’est pas l’épanouissement de quiconque mais le profit d’un actionnaire

Cette femme, K.C. Carr, n’a d’autre ambition que de s’en sortir, et c’est cela qui fait mouche. Elle n’est pas une star mondiale, juste une bonne joueuse de roller derby, pas de quoi assurer son avenir sur 3 générations. Elle reste une mère séparée de son enfant. Une femme désirée pour son corps plus que pour ce qu’elle a d’autre à offrir, sa droiture, son honnêteté, son courage, son absence de calcul. Autant de qualités qui devraient lui attirer une cour de prétendants magnifiques. Mais non, elle n’est que la belle pépée en tenue moulante, le joli brin de fille qui gicle la « vieille » brune hors de la piste. Elle n’a été choisie que pour incarner un rôle préécrit, dans une mise en scène dont le but n’est pas l’épanouissement de quiconque mais le profit d’un actionnaire. Et elle fait ce qu’elle peut pour ne pas en prendre trop conscience, car alors elle n’aurait plus rien, ni l’argent ni la dignité. Elle est jalousée, alors qu’elle ne goûte pas beaucoup au bonheur.
L’ombre de la précarité obscurcit entièrement la vie de ces rolleuses. Le rôle de Helena Kallianiotes est encore moins gai que celui de Welch. La capitaine d’équipe dont la carrière déjà brève se voit encore écourtée, frôle l’abîme en permanence. La nomination pour l’Oscar du second rôle n’était pas usurpée.

ni grand spectacle ni vallée de larmes: une modeste tragédie qui ne dit pas son nom

Kansas City bomber, c’est aussi la description désenchantée de la société du spectacle moderne, qui recrute des corps pour jouer des pions au service d’intérêts financiers. Sans verser jamais dans le grand spectacle ni la vallée de larmes, voici une modeste tragédie qui ne dit pas son nom. Celle d’un destin pré-réglé par le physique d’une jeune femme, entre les mains d’un homme argenté. Pas de grandiloquence, pas de climax, mais du vrai, du dur, et c’est très fort car on se souvient de ce film.

Est-ce là une revanche de Raquel Welch, qui obtient un honnête succès au box office avec ce film qui dénonce à demi-mot le rapport d’Hollywood aux comédiennes-kleenex ? C’est plus subtil que cela, car l’ogre Hollywood a toujours su produire des films acides sur son fonctionnement et son rapport aux jeunes actrices, dont l’exemple-type reste le somptueux Eve de Mankiewicz. Pascale Ferran a forgé une expression pour parler d’une partie du cinéma français, “les films du milieu”. Hollywood n’est pas fait pour laisser une place durable à des films du milieu. C’est pourtant une expression qui pourrait fort bien seoir à Kansas City bomber.

En 1972, le roller derby, essentiellement féminin, connait un succès important aux USA. Le championnat national, avec des équipes professionnelles, existait bien tel que montré dans le film. Quelques films, et même une courte série en 1978, ont pris ce milieu pour scène. Le sport existe toujours, il connait depuis quelques années un nouvel élan, y compris en France et  notamment à Paris où des équipes amateurs s’affrontent en championnat. Et elle est là, la revanche de Raquel Welch. Le roller derby est aujourd’hui un espace de liberté pour jeunes femmes qui veulent faire du sport (brutal) et où tous les corps sont permis. Le roller derby est aujourd’hui devenu un espace féministe, queer, et qui baigne plus dans le punk que dans les bluettes en jupette. Kansas City bomber ne tenait pas exactement ce discours, mais il n’est pas si décalé avec la réalité d’aujourd’hui.

Raquel Welch n’a jamais complètement raccroché, vainquant la malédiction de l’âge qui pèse sur les actrices. Seize films et quatre divorces après Kansas City bomber, le parcours de cette femme reste une histoire recommencée et inaccomplie.
Ce film, à redécouvrir, donne une idée de ce qu’aurait pu être sa carrière. Et une assez bonne image de la complexité de l’Hollywood des années 1970.