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L’avancée de la nuit de Jakuta Alikavazovic : l’altération du réel

Par Benjamin Fogel, le 08-09-2017
Analyses et critiques
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Format historique de Playlist Society, cette catégorie regroupe les réflexions, personnelles ou analytiques, sur des artistes et des oeuvres qui nous tiennent à coeur. (Voir tous)
Cet article fait partie de la série 'Rentrée littéraire 2017' composée de 8 articles. Playlist Society fait sa rentrée littéraire 2017. Voir le sommaire de la série.

Dans son quatrième roman, L’avancée de la nuit (éditions de l’Olivier), Jakuta Alikavazovic continue de développer l’idée centrale de son œuvre : « Le fantastique est devenu la condition de nos existences ». Sans jamais laisser le merveilleux se substituer au réel, ses livres explorent les interstices et les zones de frictions qui existent entre le visible et l’invisible, les hommes et leur passé, l’humanité et les villes qu’elle habite, l’art qui s’explique et l’art qui se ressent.

En apparence, L’avancée de la nuit  raconte l’histoire d’amour entre Amelia et Paul, ou plutôt l’histoire de sentiments indéfinis, de sentiments qui ne s’expriment pas, successivement purs, corrompus et insondables. Mais parce que Jakuta Alikavazovic s’intéresse à ce qui hante ses personnages, et à ce que ces mêmes personnages hanteront, le livre est aussi une grande fresque où l’on se confronte à leur famille respective et à leur progéniture, où l’on appréhende les traumatismes et la manière dont ils se propagent, où l’on jongle avec les non-dits et les fragments du passé pour comprendre telle ou telle réaction.  Du côté de ceux qui les précèdent : Nadia, la mère d’Amélia, qui a connu la guerre à Sarajevo ; le père de Paul, d’origine étrangère, qui a élevé son fils en France ; et l’emblématique Anton Albers qui sera leur maître à penser.  Du côté de ceux qu’ils élèvent : Louise, l’enfant de leur union, qui est à la fois un espoir et une angoisse. Comme les cours d’Albers qui traitent de la ville, mais ne la mentionne jamais, L’avancée de la nuit parle de l’amour sans l’aborder frontalement. Tout passe par des évocations, des scènes que l’on peut lier à l’amour, sans être sûr que c’est bien de cela qu’il s’agit.

La force du roman, c’est sa réversibilité. L’impression constante que tout ce qui y est dit pourra être renversé par un rebondissement, un détail psychologique, voire même une simple précision entre parenthèses. Les personnages échangent leur rôle. Amélia devient Paul qui devient Amélia. Au départ, ils représentent tous deux un archétype de nos sociétés contemporaines : la première, de famille aisée, animée par l’art et la quête de sens, aspire à retrouver sa mère et à déterrer le passé ; le second, combatif, désireux d’être un symbole de réussite financière, veut s’extraire de sa classe sociale. Mais tout s’inverse. Le pouvoir change de main. Plus il devient riche, plus elle apparait fragile et évanescente. Plus il ressemble au père d’Amélia, plus Amélia devient une absence, à l’image de la mère décédée de Paul, mais aussi à l’image de sa propre mère. Au bout du compte, échanger leur place ne leur apportera rien. Aucun des deux ne réussira à se réaliser. Ils auront juste survécu, en essayant de canaliser la folie qui les habite. Car c’est ce qu’on peut faire de mieux dans le monde moderne.

Un roman complexe sur le devenir de nos sociétés

Derrières ses personnages, L’avancée de la nuit est un roman complexe sur le devenir de nos sociétés, sur la peur qui s’abat sur elles. Les villes détruites par la guerre préfigurent les villes urbanisées où gronde la révolte. Le danger est global, tout en offrant, dans le même mouvement, aux personnages un endroit où survivre et où s’accommoder de leur folie. Le monde est partout le même. On ne peut pas fuir. Peu importe où vont les héros, ils se retrouvent dans les mêmes hôtels  de la chaine Elisse, au sein desquels les chambres sont toujours identiques. Jakuta Alikavazovic explique qu’il n’y plus que des touristes ou des survivants dans les villes. On se demande alors si les habitants des villes ne sont pas simultanément des touristes ET des survivants, chacun cherchant à survivre à son passé et à ses traumatismes, tout en assistant à la destruction, reconstruction, déstructuration des villes.

Les idées de scène s’alternent avec une merveilleuse mise en scène des idées

Entre ses personnages et ses lieux, le texte fourmille de pistes à explorer, au point d’en devenir vertigineux, de proposer plus de sensations et de sentiments en une phrase que certains livres en cent pages. Les idées de scène s’alternent avec une merveilleuse mise en scène des idées. On pourrait en citer, des extraits de L’avancée de la nuit ! Démontrer par une succession d’exemples combien le style y est intense. Mais ce serait réduire le livre à des moments, alors qu’il ne faut rien extraire ici. Le style crée un voile, il permet à la fois de prendre du recul et de brouiller les pistes. Le style évoque ce passage du roman où Anton Albers montre un film à ses élèves, et où, via le jeu de lumière du projecteur, elle est projetée dans le film, s’y retrouve translucide au premier plan. Tout en expliquant le film, et en permettant la compréhension de celui-ci, sa présence accroit la complication visuelle de ce qui est projeté. Paul se demande si cette superposition des informations n’est pas l’objet même du cours. Le lecteur, lui, se demande si le style n’est pas l’objet même du livre, avant de réaliser que le style ne surplante pas le récit qui ne surplante pas le style. Jakuta Alikavazovic ne se fait pas plaisir. Elle ne digresse pas juste pour montrer qu’elle sait écrire. Mais, elle refuse aussi de laisser son histoire prendre le pas sur ses mots.

Jakuta Alikavazovic

Jakuta Alikavazovic

L’avancée de la nuit constitue un premier aboutissement dans l’œuvre de Jakuta Alikavazovic. C’est une synthèse parfaite de son univers, tout en conservant le même niveau de subtilité et de beauté.  On y retrouve ces destinées d’enfants qui ne savent pas comment grandir, comme Estella et Colin dans Corps volatils (2007) ; le goût pour l’apparition et l’altérité, déjà présent dans Le Londres-Louxor (2010) ; le rapport à l’art de La Blonde et le Bunker (2012), où les œuvres peuvent être frontales et ne rien évoquer, ou au contraire être totales sans même se manifester ; et enfin, la perspective d’un monde technophile et sécuritaire, évoqué dans Nos visages, texte publié en 2015 dans la NRF.

Dans son roman, Jakuta Alikavazovic écrit : « Une plaque, un monument, si grands fussent-ils, sont une concentration de faux souvenirs, une synthèse artificielle qui vise à nous délivrer de ce qu’ils prétendent commémorer ». L’avancée de la nuit est justement une œuvre monumentale, qui commémore la grande littérature, tout en nous délivrant de celle-ci, et en nous amenant vers un ailleurs. Sauf qu’ici, rien n’est artificiel.