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American dream de LCD Soundsystem : d’entre les morts

Par Erwan Desbois, le 17-10-2017
Analyses et critiques
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Format historique de Playlist Society, cette catégorie regroupe les réflexions, personnelles ou analytiques, sur des artistes et des oeuvres qui nous tiennent à coeur. (Voir tous)

American dream est l’œuvre d’un groupe revenu d’entre les morts : LCD Soundsystem, qui fut tué en grande pompe par son créateur James Murphy à l’occasion d’un concert monumental, long de trois heures et demie, au Madison Square Garden le 2 avril 2011. Cette décision de disparaitre prise par Murphy et ses sept compagnons (Pat Mahoney, Nancy Whang, Tyler Pope, Al Doyle, Gavin Russom, Matt Thornley, Korey Richey) n’a pas été guidée par l’appât du gain – remplir les salles à ras-bord lors des derniers concerts, et vendre plus d’albums, alors que l’on sait pertinemment que cette séparation débouchera, quelques années plus tard, sur une reformation mercantile – mais s’inspire plutôt de de Bowie, un des modèles artistiques du groupe, qui était passé maître dans le fait de tuer, en public, ses incarnations publiques devenues obsolètes ou encombrantes.

Le retour du groupe fut annoncé la veille de Noël 2015, via le single « Christmas wil break your heart ». Deux semaines plus tard Bowie mourrait, juste après la sortie de l’album Blackstar dans lequel il anticipait sa mort à venir et nous emmenait avec lui dans l’au-delà. À l’écoute des neuf morceaux d’American dream on ne peut s’empêcher de penser que les membres de LCD Soundsystem ont croisé le chanteur passé de vie à trépas, tandis qu’eux faisaient le chemin inverse en enregistrant leur album. La présence du fantôme de Bowie est en particulier criante sur « Change yr mind » où la voix de Murphy et les guitares qui l’entourent sonnent à tel point comme Bowie, en particulier à l’époque de Scary monsters (and super creeps), que le morceau semble avoir été conçu non pas lors d’une session d’enregistrement mais d’une séance de spiritisme ; laquelle a été réussie au-delà de toute attente, l’esprit de Bowie prenant pleinement possession de LCD Soundsystem. Que cet événement surnaturel se produise sur la chanson qui, parmi toutes celles de l’album, aborde le plus clairement la question des doutes de Murphy à propos du groupe (« I’ve just got nothing left to say » puis « You can change your mind ») n’est certainement pas un hasard – Murphy a révélé en interview qu’une conversation avec Bowie, quelques mois avant sa mort, avait joué un rôle-clé dans la décision de ramener LCD Soundsystem à la vie.

Conseillés puis veillés par Bowie, James Murphy et ses acolytes sont donc allés rechercher LCD Soundsystem comme Orphée est allé rechercher Eurydice

Conseillés puis veillés par Bowie, James Murphy et ses acolytes sont donc allés rechercher LCD Soundsystem comme Orphée est allé rechercher Eurydice ; et si eux ont réussi à retourner dans le monde des vivants, c’est en ramenant un peu du royaume des morts avec eux. La mort est littéralement partout dans American dream, et non pas sous la forme d’un horizon que l’on craint, mais comme un état présent, vécu et même devenu familier : « These are the halls that we’re presently haunting and these are the people we currently haunt » (« Other voices »), « You got numbers on your phone of the dead that you can’t delete » (« Emotional haircut »), « I never realized that these artists thought so much about dying » (« Tonite »)… Bouleversé en profondeur par cette nouvelle condition, le retour du groupe s’opère avec une nouvelle peau, un nouveau son qui dépasse les superlatifs que l’on pouvait employer à propos des albums époustouflants, sensationnels de sa première vie (LCD Soundsystem, Sound of silver, This is happening), tout en ne ressemblant presque plus à ce qui l’a précédé. Les deux exceptions, qui gardent un air de famille avec le LCD Soundsystem d’avant, étant les chansons « Other voices » (où l’on retrouve une force brute semblable à celle de leur morceau fondateur, le génial « Losing my edge ») et « Call the police », intelligemment choisi comme premier single diffusé en amont de la sortie d’American dream.

Conservant des sonorités et une structure proches de celles qui modelaient les chansons de This is happening, mais contenant son lot de paroles sombres (« We all know this is nowhere / There is no one / Here » dès l’ouverture) comme le reste d’American dream, « Call the police » assure une transition idéale entre l’énergie vitale passée, épuisée, et l’angoisse étouffante qui domine dorénavant. Cette angoisse s’exprime sous sa forme la plus subjuguante dans « How do you sleep? », monument long de plus de neuf minutes qui débute en veillée funèbre et se conclut en apothéose déchirante. « How do you sleep ? » donne le sentiment de porter en elle – et de partager avec nous – tout l’effroi que provoque tout ce qu’il y a de mal dans le monde. Comme l’écrit le magazine NME dans sa chronique de l’album, James Murphy « n’a jamais paru si usé par le monde. En même temps, il a 47 ans et le monde est en feu – peut-on lui en vouloir ? ».

Le monde a changé pour le pire, mais LCD Soundsystem a changé pour le meilleur

Le monde a changé pour le pire, mais LCD Soundsystem a changé pour le meilleur. Le vers de « Tonite » cité plus haut (« I never realized that these artists thought so much about dying ») dit comment l’expérience de la mort, via l’interruption de LCD Soundsystem, a ouvert à Murphy la porte d’une meilleure compréhension, plus profonde, du monde et de l’art. Comme, en son temps et de manière plus tragique, l’expérience de la mort du chanteur Ian Curtis avait poussé Joy Division à renaître en New Order, qui allait devenir l’un des groupes phares des années 1980 et l’une des influences majeures sur les artistes des décennies suivantes. Parmi lesquels James Murphy, qui n’a jamais caché son adulation envers New Order et les cite abondamment dans American dream, en particulier sur « Call the police » et « How do you sleep ? ». Chez LCD Soundsystem aussi, la mort et l’angoisse enrichissent désormais d’une essence supplémentaire le canevas vibrant, miraculeusement unique en son genre – fusion du rock et de l’électro, changements de rythme brillamment sentis, montée en tension étirée et contenue plus que de raison pour rendre l’explosion finale encore plus sublime –, inventé sur les trois premiers albums. Le nouvel ensemble ainsi créé nous fait danser avec encore plus d’urgence, de passion, de nécessité, au bord du précipice.