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Pour la liberté de François Sureau : le siècle des lumières éteintes

Par Guillaume Augias, le 19-10-2017
Analyses et critiques
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Format historique de Playlist Society, cette catégorie regroupe les réflexions, personnelles ou analytiques, sur des artistes et des oeuvres qui nous tiennent à coeur. (Voir tous)
Cet article fait partie de la série 'Rentrée littéraire 2017' composée de 8 articles. Playlist Society fait sa rentrée littéraire 2017. Voir le sommaire de la série.

Écrivain reconnu, François Sureau n’en est pas moins un éminent avocat à la Cour de cassation et un ancien membre du Conseil d’État. Dans cet opuscule en trois parties sous-titré  Répondre au terrorisme sans perdre de raison, il publie autant de plaidoiries prononcées devant le Conseil constitutionnel au nom de la Ligue des droits de l’homme, dans le cadre de questions prioritaires de constitutionnalité – une procédure en vigueur depuis 2008. En moins de six mois, de janvier à mai 2017, ses réquisitions ont été à chaque fois suivies par ledit Conseil qui a retoqué l’ensemble des dispositions législatives incriminées pour non-conformité à la Constitution de la Cinquième République.

Par sa position privilégiée dans la vie démocratique, même s’il la minimise dans l’avant-propos – “Au début de ces audiences, je savais bien que les neuf juges constitutionnels avaient déjà pesé le pour et le contre. Le métier de l’avocat consiste seulement à donner à chacun de ces raisonnements un peu de vie et même, peut-être, à s’adresser au citoyen derrière le magistrat” –, Sureau aura sans conteste fait œuvre de bien public contre des lois pour le moins liberticides votées dans un contexte d’état d’urgence post-attentats . Il pointe un législateur oublieux des principes fondamentaux et qui, par son imprécision et son empressement, ne prend pas la mesure du rôle d’apprenti sorcier qu’il se donne au détriment d’un peuple qu’il prétend défendre en lui ôtant une part substantielle de sa liberté.

Résistant au plaisir coupable de commencer à plaider avec l’emploi du prétendu mot le plus long de la langue française – “anticonstitutionnellement” contient autant de lettres qu’en compte l’alphabet mais rapporte un score médiocre au scrabble – il termine en citant Bernanos : “Que voulez-vous ? La liberté est partout en péril et je l’aime. Je me demande parfois si je ne suis pas un des derniers à l’aimer, à l’aimer au point qu’elle ne me paraît pas seulement indispensable pour moi, car la liberté d’autrui aussi m’est nécessaire”. Avant cela il évoque Baudelaire qui, préfaçant Edgar Poe, disait qu’on avait oublié deux droits dans la Déclaration des droits de l’homme, celui de se contredire et celui de s’en aller.

L’esprit de François Sureau est si fin, sa pensée si affûtée qu’il lui faut peu de lignes pour convaincre

Si ces trois textes sont très référencés, cela n’est jamais gratuit ou prétentieux et cela n’exclut pas une forme d’humour à laquelle on est loin de s’attendre. En effet, la plume de Sureau est souple, assurée et parfois même taquine: “Après tout, quand je plaide devant vous, ne suis-je pas en train de chercher à entraver, ou même d’entraver, l’action des pouvoirs publics dans leur lutte contre le terrorisme ? Et puisque le texte parle de “toute personne” sans réserver le cas où cette personne appartiendrait elle-même au cercle des pouvoirs publics, êtes-vous bien sûrs, mesdames et messieurs les membres du Conseil constitutionnel, que le gendarme qui assure la tranquillité de vos audiences ne va pas, sur un appel du préfet, se mettre en mouvement pour vous signifier l’arrêté vous interdisant de pénétrer dans le premier arrondissement de Paris ?”

L’esprit de François Sureau est si fin, sa pensée si affûtée qu’il lui faut peu de lignes pour convaincre. Ainsi en moins de cinquante pages écrites au printemps 2012 et parues l’an suivant (Le Chemin des morts, Gallimard), il avait glacé nombre de lecteurs parmi lesquels votre serviteur en narrant son malheureux concours au destin d’un militant basque renvoyé en Espagne au début des années 1980, où il perdit la vie faute d’avoir été protégé par une administration française davantage soucieuse, comme souvent, de sa haute réputation en matière de démocratie.

Ce bref ouvrage trouve un écho singulier dans celui que publie cet automne aussi Frédéric Boyer,  Là où le cœur attend (P.O.L). Au terme d’une introspection érudite, le romancier traducteur de la Bible remarque ceci : “le fanatisme politico-religieux, son fondamentalisme aveugle, est une maladie de l’espérance propre à notre monde, à notre modernité, créé par elle, et participe de la même idéologie de que ce que nous pensons hypocritement qu’il combat et à quoi il s’opposerait”. François Sureau ne dit pas autre chose quand il met en garde un pays dont les représentants ambigus exhortent à continuer de se distraire, comme s’il s’agissait d’une résistance, tout en créant dans le même temps un univers de servitude administrative.