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Jonquille de Jean Michelin : aux soldats inconnus

Par Guillaume Augias, le 11-12-2017
Analyses et critiques
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Format historique de Playlist Society, cette catégorie regroupe les réflexions, personnelles ou analytiques, sur des artistes et des oeuvres qui nous tiennent à coeur. (Voir tous)
Cet article fait partie de la série 'Rentrée littéraire 2017' composée de 10 articles. Playlist Society fait sa rentrée littéraire 2017. Voir le sommaire de la série.

Dans le langage des fleurs, la jonquille évoque la mélancolie. Aussi partagé que l’on puisse être sur le sujet – cherchant à savoir si l’on parle d’un sentiment, d’un état ou encore d’un art de vivre –, on pourra s’accorder sur le fait que ladite mélancolie est assez peu présente dans ce livre qui doit son titre au nom de la compagnie d’infanterie commandée en 2012 par Jean Michelin sur le théâtre afghan des opérations extérieures françaises. Est-ce par tradition, en vertu de l’héritage d’une noblesse d’épée dont la gloire dispute à la pudeur et qui trouve dans les officiers de nos jours une traduction moderne ? Quoi qu’il en soit, une chose traverse les pages de ce récit tant dans son âpreté que dans sa délicatesse : la volonté de rendre compte au plus près, une croyance dans la valeur de l’effort désintéressé pour être à la hauteur et pour atteindre un seuil vital de dignité.

Il s’agit d’un récit, mais il pourrait presque s’agir d’une pièce de théâtre. Les chapitres portent le prénom des soldats comme on distribue les rôles. Les troupes vont sur zone comme on entre en scène et cela vaut surtout à travers la polysémie du mot répétition. Depuis l’amont de la préparation des ordres puis de leur transmission, en passant par les exercices sur maquettes, par les multiples réunions liminaires et, en aval, jusqu’aux séances de saisie de mains courantes et de rédaction de rapports remis aux supérieurs, le texte à apprendre est pour le moins conséquent et doit être bien su. Pas de souffleur sur le champ de bataille. Le souffle, c’est celui du fût des canons, des pales d’hélicoptères, des attentats suicide et autres aléas funestes qui font que tous les militaires, du premier au dernier, refont cent fois dans leur tête les missions les plus sanglantes.

« Comment les choses auraient-elles pu se passer autrement ? »  : c’est la phrase qui résume cet ouvrage, alors justement qu’il est rempli du détail d’opérations aussi précises qu’austères, laissant peu de place au doute. Difficile d’extraire une quelconque citation ici, mais la valeur littéraire excède le seul cadre du registre de langue. L’aspect corseté de la plume du capitaine Michelin est peut-être, en outre, l’argument le plus solide en faveur d’un propos qui tutoie l’insensé de la mort. Cette rupture de sens se retrouve jusque dans l’épigraphe quand la formule « à nos morts et à nos blessés » , inévitable pour toute personne enrôlée, devient une sorte de mantra. À serrer de si près la faucheuse, dans des extrémités d’autant plus terribles qu’on ne sait pas toujours si elles sont légitimes, on obtiendrait le droit suprême d’user de l’article possessif, d’en faire un artefact, une pièce de son barda.

L’aspect corseté de la plume du capitaine Michelin est peut-être l’argument le plus solide en faveur d’un propos qui tutoie l’insensé de la mort

Une autre question trotte dans la tête du lecteur de Jonquille : à quoi bon ? La mission décrite en long et en large correspond au désengagement de l’armée française de la province de Kapisa – nord-est de Kaboul –, promesse de campagne de François Hollande mise en œuvre quasiment dès sa prise de fonction. Ce qui sur le papier paraît simple l’est beaucoup moins dans les faits et passe entre autres par l’emploi d’un très grand nombre d’acronymes américains  –  Cimic, DFAC,  FOB, frago, IED, Kaia, OMLT, PX, QRF, etc. – La langue de la force la plus nombreuse et déployée depuis le plus longtemps sur place est celle qui s’impose à tous, rien de surprenant à cela puisque les États-Unis sont le cœur de la coalition, cependant la présence à chaque page de ce glossaire de sigles étrangers marque le récit d’une empreinte indélébile : à la fois celle d’un “camp” occidental allié pour le pire et le meilleur, mais aussi celle d’une impossibilité à s’exprimer pleinement, à faire usage de sa langue propre sans être cornaqué par une forme d’impérialisme du langage.

Dans le même ordre d’idées, les interprètes afghans employés par l’armée paient un lourd tribut dans ces mandats internationaux visant à juguler l’insurrection intérieure. Quand ils tombent au combat, ils ne reçoivent pas les honneurs militaires au même titre que les combattants, ce qui est à la fois justifiable et tragique : ils meurent d’une guerre intraduisible mais la mort n’a pas besoin de traduction. Jean Michelin sert aujourd’hui aux États-Unis dans un état-major de l’OTAN. Pour l’heure loin du feu de l’action, le trentenaire livre avec cet épais volume un témoignage rare et nécessaire sur ce que la guerre dit de nous. Faisant souvent référence à sa formation reçue à Saint-Cyr, il dévoile une part du mystère du commandement sans toutefois dissiper le trouble constant. Si l’on déplore que chaque époque connaisse ses guerres et ses façons de les mener, on peut se réjouir que de tels récits enregistrent, à la manière du carbone 14, l’existence vivace et le cœur vibrant des soldats qui les mènent.