Aa
X
Taille de la police
A
A
A
Largeur du texte
-
+
Alignement
Police
Lucinda
Georgia
Couleurs
Mise en page
Portrait
Paysage

Star Wars VIII : The last Jedi, ou « Je ne suis pas un héros »

Par Arbobo, le 29-12-2017
Analyses et critiques
?
Format historique de Playlist Society, cette catégorie regroupe les réflexions, personnelles ou analytiques, sur des artistes et des oeuvres qui nous tiennent à coeur. (Voir tous)
Attention, ce papier contient de nombreux spoilers.

La saga Star Wars va avec son lot de discussions sur la traduction : les guerres d’étoile(s) est devenu LA guerre DES étoiles, et cette année on débat de savoir si « the last Jedi » désigne « le » dernier (Luke Skywalker) ou « les » derniers, au pluriel.

Cette question de traduction est anecdotique sans l’être, car elle souligne la diversité des appropriations de cette série de films qui est l’une des rares à mériter l’adjectif « culte ». Singulier, pluriel, extinction ou non de la lignée des Jedi… ce sont justement des sujets centraux de ce huitième épisode.

Les héros ne sont pas des êtres purs

Le germe de l’épisode 8 est tout entier contenu dans les épisodes précédents. Qui était Dark Vador ? Un idéaliste perpétuellement en colère, un homme exceptionnel par son courage et ses pouvoirs, qui s’abandonne à l’élitisme le plus débridé. L’enfant et jeune homme, épris de justice, est dégoûté par la corruption et cède au mirage de l’ordre : mieux vaut donner tout le pouvoir à un seul dirigeant omniscient que laisser la démocratie virer à la pagaille. Et tant pis pour la liberté. Mais Vador reste un père, qui sauve son fils de la mort certaine en tuant l’Empereur. Bon, puis mauvais, mais pas 100% mauvais non plus. Quelques esprits manichéens ont lancé une pétition contre ce nouveau Star Wars, au motif qu’il salissait Luke Skywalker et donc toutes les valeurs de la saga. Ces béni-oui-oui n’ont retenu des épisodes précédents que ce qu’ils ont voulu en retenir, à savoir une petite partie.

Un instant, Luke a pensé comme Dark Vador et a failli agir comme lui

Ces ambiguïtés morales déjà présentes dans la saga, les voici accentuées et mises au premier plan. Luke Skywalker a failli tuer un enfant pour sauver le monde, il a failli tuer non par légitime défense, non pas à cause de ce que ce garçon avait fait, mais de manière préventive, en pensant à ce qu’il ferait plus tard. Un instant, Luke a pensé comme Dark Vador et a failli agir comme lui. Tout aussi grave : sa tentative interrompue a provoqué le basculement vers le mal d’un jeune homme torturé. Assommé par cet échec, il le dit et redit : je ne suis pas votre sauveur.

L’autre ambiguïté est celle de Rey, l’héroïne centrale de la trilogie en cours. Elle refuse de tracer une frontière entre les bons et les méchants. La phrase la plus iconoclaste du film sort de sa bouche lorsque, constatant le renoncement de Skywalker, elle dit de Kylo Ren « alors il est notre dernier espoir. »  Le lien qu’elle a noué avec le dangereux et repoussant « Ben » Kylo Ren, et leurs dialogues, sont d’ailleurs la partie la plus inattendue et la plus neuve du scénario.

Ni tradition, ni révolution, ou bien les deux à la fois

L’ambiguïté est partout dans ce film, puisque même le rapport aux traditions de la saga est brouillé. Paysages de neige, attaques de croiseur par des chasseurs X-Wing, scènes d’humiliation du général fasciste, apprentissage de la Force : la tradition est bien là. Mais elle n’est pas aussi omniprésente que dans l’épisode VII, point qui divisa le public.

Dans le même temps, beaucoup de repères sont changés. Les femmes tiennent les rôles de pouvoir et montrent moins de failles que les hommes : Luke et Finn ont failli renoncer, Poe (et Finn) est trop impulsif et ne voit pas à long terme, Ren est un pervers obsédé du pouvoir, tandis que leurs équivalents positifs sont respectivement Rey et Rose, la vice-amirale Holdo, et la générale Leïa.

Place à la jeunesse, place à la relève

La deuxième moitié du film met précisément en scène un changement de paradigme. D’une résistance fondée sur la tradition, la religion Jedi, l’appel aux anciens comme sauveurs, on passe au registre opposé. Place à la jeunesse, place à la relève. Malgré un temps d’hésitation, Kylo Ren tente de tuer sa mère, et assassine son mentor comme il a trucidé son père, pour se débarrasser du passé. Les dernières images lancent une piste inédite : la relève viendra d’elle-même, une jeunesse avide de gagner sa liberté va se lever, sans maîtres ni école pour la former. La génération qui vient de perdre la bataille et bat en retraite, n’a-t-elle pas échoué ? La génération de la trilogie originelle n’est pas parvenue à renverser la dictature. En somme, même si elle n’a pas démérité et si elle fut portée par un esprit juste, il est temps qu’elle passe la main et laisse une nouvelle génération tenter sa chance, écrire son avenir. Le parallèle avec les générations au pouvoir aussi bien aux Etats-Unis qu’en France, ou d’autres pays où l’extrême-droite progresse et les libertés reculent, n’est pas interdit.

L’ère des héros ordinaires ?

L’opposition centrale du film met en regard un héroïsme à l’ancienne incarné par Poe, et une nouvelle forme de souci d’autrui dont Rose est la représentante. Le sacrifice de soi est juste lorsqu’il permet de sauver d’autres vies : c’est l’amirale Holdo qui couvre la retraite de son équipage, c’est Luke qui épuise ses forces (sa Force) pour permettre à la Résistance de partir se reconstruire. Le panache en revanche en prend pour son grade. À quoi bon détruire un croiseur ennemi si c’est au prix de toute la flotte de bombardiers et de nombreuses vies ? À quoi bon se jeter dans la gueule d’un canon alors que cela n’empêchera rien ? L’intransigeante Rose énonce la morale du film : il faut chercher à sauver des vies, plus qu’à détruire ses ennemis.

Chaque mort au combat est désormais un mort de trop

Depuis la guerre du Vietnam, les USA ne voient plus la guerre comme un devoir noble, mais comme une responsabilité dont le coût doit être sans cesse évalué. Chaque mort au combat est désormais un mort de trop, dont les dirigeants doivent s’expliquer. Le retrait des forces françaises d’Afghanistan répond à la même préoccupation. Le combat, le prix du sang, ne sont plus la forme d’héroïsme par excellence, mais un engagement qui doit être pesé et justifié. De ce point de vue, The last Jedi est un film parfaitement en prise avec son époque.

Cette approche nouvelle renverse aussi le rapport entre l’individu et le collectif. Alors que toute la première moitié du film repose sur l’espoir d’un retour de Luke Skywalker, qui pourrait à lui seul tout changer, la seconde se clôt au contraire sur l’idée que tout le monde a son rôle à jouer et que c’est collectivement que la victoire sera envisageable. En cela, et à travers plus d’une scène, The last Jedi met l’aspiration démocratique au cœur du propos.

Un grand spectacle abouti

Entre tradition et nouveau départ, entre griserie de la force et désabusement, Star wars continue de développer un imaginaire foisonnant, mais ancré dans le réel. Il le fait avec un humour bien dosé, et une force picturale remarquable. Le raid final des jetski qui lacèrent le sel sur la latérite est un des tableaux les plus magnifiques de toute la saga.

Enfin, le son est une réussite que l’on ne s’attendait pas forcément à devoir relever. La musique de John Williams est là (avec un nouveau thème pour Rey), le son des vaisseaux hurleurs fait toujours mouche, mais Rian Johnson qui a écrit et réalisé le film a apporté une nouvelle touche : l’utilisation du silence. Dans les dialogues Rey-Ren, ou avant que la déflagration du croiseur ennemi ne nous parvienne, le silence apporte un plus indéniable et parfaitement cinématographique.