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Leto : new wave et vague à l’âme

Présenté le jeudi 10 mai en sélection officielle (compétition). Durée : 2h06.

Par Damien Leblanc, le 11-05-2018
Cinéma et Séries
Cet article fait partie de la série 'Cannes 2018' composée de 24 articles. En mai 2018, la team cinéma de Playlist Society prend ses quartiers sur la Croisette. De la course à la Palme jusqu’aux allées de l’ACID, elle arpente tout Cannes pour livrer des textes sur certains films forts du festival. Voir le sommaire de la série.

Avec sa plongée en noir et blanc dans le Léningrad du début des années 1980, où les dirigeants de Kino et de Zoopark apprennent à connaître et à coexister, Leto fais arborer des airs de biopic musical à la mélancolie superficielle. Pourtant, le film de Kirill Serebrennikov cueille d’emblée par son atmosphère de rêverie gracieuse qui ouvre paradoxalement la porte à une très palpable densité physique. Sortes de reproducteurs locaux de la nouvelle vague anglo-saxonne, les figures de Viktor Tsoi et Mike Naumenko ressemblent à un effet d’abord à des fantômes punk-rock dépossédés d’une identité propre, avant que leur créativité créative et leurs personnalités bien trempées ne dessinent une façon d’être au monde qui touche au cœur.

Au son de reprises d’Iggy Pop, de Lou Reed, de Mott, Les Merveilles de Talking Heads, le film ose plusieurs surprises embardées au sein desquelles image triturée, chansons, écritures et illustrations se mêlent énergiquement. Ces quelques images et clichés, qui se déroulent dans un train, dans un bus ou dans la rue, expriment à chaque fois l’impérieux besoin de respirer dans un espace public saturé par l’oppression, l’ordre liberticide et l ‘étouffement soviétique. La soif de la liberté collective perceptible dans ces catégories devient si euphorisante que cette chronique de l’URSS des années 1980 se trouve toute la traversée par un souffle artistique et des amoureux qui transcendent les temporalités.

Porté par la sublime photographie de Vladislav Opelyants (qui évoque celle du contrôle d’Anton Corbijn consacré à Ian Curtis) et narrativement centré autour d’un triangle amoureux, Leto ( «l’été» en VF) fait de Viktor, Mike et Natacha bien plus que des icônes spectrales au romantisme sombre. Les trois personnages tentent au contraire en permanence de viser la lumière et de laisser s’épanouir une conception de l’amour altruiste et désintéressée qui contraste avec la chape de plomb que les autorités du pays font régner sur les artistes. Cette bienveillance et ce refus d’écraser le désir de l’autre confèrent naturellement aux protagonistes une grandeur d’âme hautement cinégénique.

Par sa façon de saisir une innocence et une vitalité en permanence hantées par le risque de leur disparition possible, Leto prend une tour politique remarquable. Car la menace n’est ici pas seulement évanescente ou liée à un passé historique révolu, mais à la fois puissamment contemporain et fait écho à une quantité d’interdictions, de censures et d’entraves. La jeunesse enthousiaste montrée dans le film a brutalement pris fin au début des années 1990 mais elle recouvre d’autres combats actuels. L’exemple le plus flagrant est bien sûr la situation de Kirill Serebrennikov lui-même, qui a été arrêté au mois d’août 2017 en plein tournage de Letopour une nébuleuse affaire de fonds publics détournés. Un contexte que le film n’aborde pas frontalement, mais que sur le perçoit dans la description romanesque des poids et des dangers de l’autoritarisme étatique. Le vertige esthétique et sensoriel de cette flamboyante mémoire en noir et blanc se déroule au dernier plan, moment bouleversant où l’intensité artistique et l’appétit de vivre repartent de plus belle après la chirurgie des limbes.

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