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Mamie Luger de Benoît Philippon : la noirceur des hommes, la survie des femmes

Les Arènes, collection Equinox, sortie le 9 mai 2018.

Par Benjamin Fogel, le 03-05-2018
Littérature et BD

Mamie Luger s’appelle Berthe. Elle a 102 ans. Personnage échappé de Cabossé, le premier roman de Benoît Philippon, où elle aidait Roy et Guillemette dans leur cavale, on la retrouve ici sur le point d’en découdre avec la police. Berthe, la fameuse Mamie Luger, du nom du pistolet de l’ère nazie qui ne la quitte jamais, est arrêtée. Son interrogatoire par l’inspecteur Ventura va être l’occasion pour elle de raconter sa vie et ses crimes qui dans un monde plus juste n’auraient pas eu lieu ou n’auraient pas été définis comme tels.

Si Berthe a traversé les époques et les guerres, si sa situation financière a pu s’améliorer au cours de sa vie, il y a une chose qui aura été constante : la dégueulasserie des hommes à son égard. Sous couvert d’un polar drôle et sensible, c’est toute une histoire du patriarcat qui se dévoile dans Mamie Luger au fil des relations toxiques entre Berthe et ses maris successifs.

C’est toute une histoire du patriarcat qui se dévoile dans Mamie Luger au fil des relations toxiques entre Berthe et ses maris successifs

Contrairement à ce que l’on pourrait penser lors des premières pages du récit, le roman ne repose pas sur la confrontation entre l’inspecteur Ventura et Berthe. Il ne s’agit pas d’un face à face flic/criminel où un jeu se crée entre les deux protagonistes, où l’on ne sait plus qui manipule qui. Ventura ne pourra jamais capter la lumière. Voir Berthe raconter son histoire sans laisser personne lui couper la parole détonne avec les dynamiques habituellement mises en place dans les romans policiers. Ventura sert uniquement à exposer la question morale induite par l’histoire : dans une société patriarcale où la femme ne peut pas compter sur la justice pour se dresser contre l’homme, à quel niveau d’oppression, physique ou psychologique, le maricide devient-il un réflexe de survie, que l’on pourrait qualifier de légitime défense ?

Sans jamais être didactique ou mécanique, chaque homicide commis par Berthe déplace le curseur de ce questionnement sur la légitimité, en explorant les sept péchés capitaux des hommes envers les femmes : le viol, les coups, la culpabilisation, la séquestration, la possessivité, la négation du désir et enfin le rabaissement à une simple fonction reproductrice.

Benoit Philippon modernise le roman noir, redéfinissant celui-ci comme une histoire où les femmes se vengent de la noirceur des hommes

L’ensemble du propos féministe se déploie intelligemment, mais sans prendre de gants, faisant de Berthe une Riot grrrl avant l’heure. Rentre-dedans, le texte n’en oublie pas de désamorcer les attaques des antiféministes. Ce ne sont pas les femmes qui détestent initialement les hommes, mais les hommes qui les poussent à les haïr. Dans Mamie Luger, les femmes ne forment d’ailleurs jamais un bloc uni. Elles ne sont jamais comme ci ou comme ça. Le seul point commun qu’elles partagent, c’est de subir la violence des hommes, ce qui amène Berthe à formuler cette définition de l’amour : un homme qui pose son regard sur elle, sans que celui-ci soit empreint de mépris ou de concupiscence.

Benoit Philippon modernise le roman noir, redéfinissant celui-ci comme une histoire où les femmes se vengent de la noirceur des hommes. Mamie Luger ne se cantonne pas pour autant à la démonstration de point de vue. Le fond n’alourdit jamais la forme. Porté par la tendresse de l’auteur pour son personnage principal, le roman est énergique et pêchu, comme un film de Tarantino où le shoot d’adrénaline et de fun ne se ferait jamais au détriment des questions morales.