Aa
X
Taille de la police
A
A
A
Largeur du texte
-
+
Alignement
Police
Lucinda
Georgia
Couleurs
Mise en page
Portrait
Paysage

A brighter summer day : une lampe torche dans l’obscurité

Ressortie le 08 août 2018. Durée : 3h56.

Par Erwan Desbois, le 24-08-2018
Cinéma et Séries

A brighter summer day, ressorti par Carlotta dans les salles françaises en version intégrale et restaurée au début du mois d’août, est le sommet de la brillante filmographie d’Edward Yang. Le réalisateur taïwanais, décédé en 2007 et surtout connu pour son dernier film Yi yi (Grand Prix à Cannes en 2000), signait en 1991 avec A brighter summer day une formidable fresque longue de presque quatre heures, retraçant le cours des événements ayant mené à un meurtre commis par un adolescent à Taipei au début des années 1960. Ces quatre heures constituent le temps nécessaire pour se montrer à la hauteur d’une telle catastrophe, en parcourir toutes les ramifications. Elles sont également la conséquence du caractère autobiographique du long-métrage : Edward Yang avait l’âge des protagonistes du drame à l’époque où ce dernier a eu lieu, et il partageait leur statut de fils d’exilés suite à la guerre civile chinoise de 1949. Les perdants de ce conflit fuirent sur l’île de Taïwan, et au moment des faits relatés dans A brighter summer day, ils n’avaient pas encore abandonné l’espoir de retrouver leurs vies en Chine continentale.

Edward Yang nous donne la vertigineuse impression que toute la société taïwanaise d’alors est dans son film, contribuant à en faire une fresque monumentale touchant du doigt un absolu du film historique

La première génération d’enfants grandissant à Taïwan, à laquelle appartenaient Yang et les héros de son film, a de ce fait vécu tiraillée entre un passé et un futur impossibles à concilier. L’imaginaire de leurs parents se nourrit de la nostalgie de la Chine qu’ils ne peuvent se résoudre à ne jamais revoir. Celui des adolescents est empli de leurs fantasmes des États-Unis, tels qu’ils les rêvent à travers le prisme de la culture et des symboles qui leur parviennent. Cette description douce-amère d’une jeunesse qui se rêve déjà en adultes, et développe une fascination fétichiste pour l’Amérique des années 1950, relie A brighter summer day aux deux premières saisons de Twin Peaks, imaginées à la même période par David Lynch. Les soirées des jeunes de Taipei sont des concerts où ils reprennent les standards d’Elvis, les surnoms qu’ils se donnent sont anglais, leur guerre de gangs évoque West Side Story et La fureur de vivre. Ces adolescents fraient avec les tentations et les interdits à braver, quand leurs ainés cherchent dans les manifestations de l’ordre (l’armée, les conventions sociales, les punitions pour celles et ceux qui s’en écartent) un cadre sûr au milieu de la tornade qui a emporté leurs vies. Un plan superbe résume la coexistence douloureuse de ces deux visées contraires : le bus des étudiants qui croise sur la route les blindés de l’armée.

Yang fait exister à égalité ces élans et les personnages qui les suivent – leurs histoires sont en plus les unes des autres, aucune n’est en trop. Il nous donne la vertigineuse impression que toute la société taïwanaise d’alors est dans son film, contribuant à en faire une fresque monumentale embrassant des thèmes aussi conséquents que l’éducation, la famille, la réussite, la guerre, le poids de l’histoire, l’exil. Le cinéaste touche du doigt un absolu du film historique, ce qui rend ses références au roman Guerre et Paix justifiées et non présomptueuses. Il se déploie dans le récit un fabuleux plaisir de développer les histoires, fouiller les caractères et l’évolution des personnages. A brighter summer day est éperdument romanesque, jusque dans sa structure de saga familiale (qui se prolonge derrière la caméra : Chang Chen, qui à quinze ans tient là pour ses débuts à l’écran le premier rôle, joue en compagnie de son père, Chang Kuo-chu) avec six autres personnes résidant dans la même maison que le héros Si’r, et habitant autant que lui le film.

Les enfants encaissent de plein fouet le malheur, la violence, et voient s’effondrer sur eux leur monde familial ainsi que leurs fragiles amours naissants

L’ambition lyrique et bouleversante qui porte A brighter summer day se retrouve jusque dans sa mise en scène, grandiose sans jamais être grandiloquente. Il n’y a pas une séquence qui ne nous ravisse par la splendeur des cadres, de la photographie, des mouvements d’appareil, du foisonnement des décors et de leurs détails ; quand ces scènes ne sont pas sublimées par des montages alternés (par exemple l’assassinat d’un des chefs de gang, Honey) ou des plans-séquences (le retour à l’école de Ming, la petite amie de Honey, après la mort de ce dernier) extraordinaires. Un motif visuel récurrent est celui des lampes torches (elles servent en particulier dans l’une des scènes les plus sidérantes, un raid de représailles nocturnes mené par le gang de Honey tandis qu’un typhon s’abat sur Taipei), qui permettent de ne pas se perdre dans l’obscurité et l’incertitude. Les recours aux lampes torches font écho à une phrase prononcée par un adulte, dans un des trop rares moments de communication entre générations : « on étudie pour chercher la valeur en laquelle croire ».

Mais il y a trop d’obscurité dans le monde de A brighter summer day (titre à l’ironie tragique, désabusée, désignant un espoir inatteignable comme le sont en définitive les États-Unis pour les jeunes de Taipei), « trop de malheur » comme le dit Si’r. Les enfants encaissent de plein fouet ce malheur, cette violence, et voient s’effondrer sur eux leur monde familial ainsi que leurs fragiles amours naissants. Pour les deux amants maudits du récit, l’amour se matérialise d’abord sous la forme d’un tir à bout portant de pistolet chargé à blanc (premier avertissement), puis d’un couteau dans le cœur. Les espoirs symbolisés par les lampes torches se sont quant à eux éteints. Une fois que l’irréparable a été commis, Yang referme son film de manière très sobre, très rapide (ultime preuve que sa durée en était pleinement maîtrisée), avec un double épilogue exposant la séparation définitive des deux mondes : les rêves d’ailleurs (la musique d’Elvis) et la réalité qui nous retient (la maison occupée par le ménage, et la même annonce radio qu’en ouverture).