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La Meute de Sarah Koskievic : confession d’une bande de filles

Paru le 14 février 2019

Par Lucile Bellan, le 19-02-2019
Littérature

J’ai toujours eu peur des bandes de filles. Peut-être parce que je les sentais plus fortes que moi, unies dans l’adversité et donc, je le supposais, moins fragiles. Peut-être aussi que je les mettais sur le même plan que les groupes d’hommes dont on connaît si bien la toxicité. Bref, je me suis longtemps tenue éloignée des bandes. Je n’ai jamais eu de meute. C’est avec ce scepticisme, cette crainte de ne pas aimer La Meute, que j’ai abordé le livre. Et puis je me suis laissée emporter. J’ai replongé dans mes années 2005 à 2015, de mes 20 ans à mes 30 ans. Je me suis souvenue de cette vie qui bat plus fort lorsque Paris en est le métronome. J’ai connu ces années-là, dont on ne sait pas si elles nous construisent ou si elles nous détruisent. Les hommes qui font mal, la nécessité de se blinder toujours plus. Les ex qu’on préfère oublier, les quartiers qu’on évite, les métros où l’on s’endort à 6 heures du matin. Contrairement aux héroïnes, j’ai vécu ces étapes seule, mais je m’en souviens.

Finalement, j’ai aimé ces femmes de la meute, qui me faisaient peur sans les connaître. Parce que j’étais l’une d’elles. Ni la meilleure, ni la pire : « On n’est pas les meilleures mais on n’est pas les pires. On se connait depuis dix piges, on ne se cache rien, on sait tout sur toutes. On s’est mis des races, on est parties en vacances, on a fait des études parfois ensemble, souvent ailleurs. On connaît tous nos ex, les bons et les pires. On a survécu à tout : les mariages, les divorces, les grossesses, les ruptures, le coma. Et la mort qui semble toujours nous frôler sans jamais nous faucher. Trajectoires parallèles et pourtant qui s’entremêlent au fil des ans. Même équipe, mêmes cadavres dans le placard. Amitié d’irremplaçables qui entendent les malaises et comprennent les non-dits. On n’est pas les meilleures et on n’est pas les pires. »

Avant de construire une oeuvre, elles déconstruisent leurs vies

On considère souvent l’auto-fiction comme un genre littéraire de femme. D’Annie Ernaux à Christine Angot, de nombreuses autrices se sont consacrées à ce travail de l’écriture de soi. Je crois que c’est parce qu’il faut avoir le courage de se regarder dans la glace. Les femmes qui, comme Sarah Koskievic, se donnent une place de choix dans leurs œuvres, ont le courage de remettre en question leurs actions avant de les utiliser au service de leur art. Car avant de construire une oeuvre, elles déconstruisent leurs vies. Et comme beaucoup de femmes autrices, le portrait que dresse Sarah Koskievic n’est pas flatteur : « C’est marrant comme une décennie nous avait changées. Deux quinquennats. Deux gouvernements. Le genre de truc dont on se foutait avant. On n’allait pas voter, trop occupées à cuver le dimanche après une nuit de débauche. Je ne sais pas quand on a grandi, quand, chacune dans notre coin, on s’est senties concernées par le monde qui nous entoure. » Mais elle a le mérite de regarder de face une prise une conscience tardive. « Nous aussi voulions faire entendre notre voix mais qui nous écouterait ? Aux yeux de tous, nous avions déjà plus de portée qu’un groupe de meufs devrait avoir. Internet n’arrangerait rien, les réseaux sociaux étaient devenus les portes-voix de la lie de l’humanité. Tout le monde donnait son avis et tout le monde s’est foutait. »

En 2019, quatre ans après la fin de son récit de fiction, quatre ans après le drame qui vient clôturer son histoire, Sarah Koskievic fait entendre les voix dont elle pensait que tout le monde se foutrait. Je peux le dire, moi, que je les ai entendues. J’ai senti leurs souffrances. J’ai partagé leurs peines. Je me suis demandée à quel degré, en tant que femme, je n’allais pas rester un pion dans un jeu qui me dépassait. La Meute m’a rappelé combien le monde avait changé ces dernières années, et combien j’avais changé aussi, avec lui, depuis ce jour de juin 2005 où j’avais posé pour la première fois mon sac à Paris.

Le style est sec mais pas aride. Sarah Koskievic donne à ses héroïnes le débit mitraillette de celles qui ont l’habitude de parler fort pour être entendues. Elle y reproduit les traits d’humour, le cynisme presque, le cœur durci, encorné par les blessures, de ceux et celles qui ont grandi sur internet.

Si la meute flirtait depuis dix ans avec le drame, elle finit par en être victime. Paris a donné à ces femmes un lieu pour exister et leur a repris ce privilège. Que reste-t-il après ? Le silence qui suit est encore plus violent. Lorsque la meute se tait, c’est le vide qui gagne.