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La tristement célèbre photo de la dépouille d’Alan Kurdi, qui fit la une des journaux en septembre 2015, m’a longtemps hanté. Jusque dans mes songes où j’y associais l’image du Pinocchio de Disney, dans la scène où il est échoué sur le rivage — son petit corps prenant exactement la même posture —, après le retrait de la vague qui a sauvé les siens. Le vieux Geppetto le croit mort, alors qu’il va seulement cesser d’être en bois. Comment ne pas rêver un supplément d’existence à un être si fragile dont le visage éteint tutoie le sable ?

« J’ai trente ans et j’arrive à mon point de départ les mains vides. » Erri de Luca, qui écrivait cette phrase dans Le Contraire de un, imagine dans ce nouveau livre qu’il dialogue avec un fils. Au début il lit Pinocchio, celui de Collodi, puis surgit un fils, déjà adulte. Un enfant imaginaire, mais qui a pourtant toujours été là. Un enfant qui ne peut pas mourir, pour la simple et bonne raison qu’il n’est jamais né. Mais ne pas être né ne l’empêche pas de parler, de bousculer De Luca et de stimuler son esprit, le provoquant, le poussant dans ses derniers retranchements, le sommant de s’expliquer. Et, pour commencer, d’expliquer pourquoi ce fils-là n’est pas de chair et de sang.

Né pile au milieu du XXème siècle, Erri De Luca était un partisan. Il avait vingt ans pendant les années rouges. Il ne pensait pas aux enfants, la pensée aux enfants polluait la lutte. Il a aimé des femmes. Elles ne voulaient pas d’enfant et lui n’y voyait rien à redire. En vérité, il ne se prononçait pas. Il pensait que la lutte l’en exonérait. Il semble d’autant plus intarissable aujourd’hui avec ce fils fantasmé qu’il était taiseux jadis quand il s’agissait de descendance ou, surtout, d’absence de descendance. On ne parlait pas encore de décroissance ou même d’écologie.

Erri De Luca semble d’autant plus intarissable aujourd’hui avec ce fils fantasmé qu’il était taiseux jadis

Son fils d’élection devenu quadragénaire pose des questions mais, à la manière du petit prince de Saint-Exupéry, ne répond pas à celles qu’on lui pose. Il préfère deviser, évoquer le passé et suggérer l’avenir. Il tend à son père imaginaire un miroir dans lequel se regarder sans mentir. Un reflet où se voir au seuil de sa soixante-dixième année, écrivain jadis ouvrier, activiste de gauche dont les principales occupations sont l’escalade et la lecture de la Bible. Un être insaisissable en somme, que son fils refuse d’ailleurs de saisir.

Dans une des pages les plus perçantes de ce bref ouvrage, De Luca évoque Gramsci imaginant en prison ses fils qui vivent loin de lui ; il n’aura même jamais vu son dernier-né. Deux phrases, au sujet du marxiste embastillé par le fascisme, résonnent soudain comme une métaphore du propos que tient ici De Luca : « Il crevait de tristesse, abandonné par le parti qu’il avait présidé. Il crevait de tristesse en imaginant ses fils qui grandissaient et dont il ignorait le moindre centimètre. »

Un livre pour ne pas mourir. Un fils pour vivre grâce à lui.