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Protocole Gouvernante de Guillaume Lavenant : guide révolutionnaire

Paru le 21 août 2019 aux éditions Rivages.

Par Benjamin Fogel, le 21-08-2019
Littérature
Cet article fait partie de la série 'Rentrée littéraire 2019' composée de 6 articles. Playlist Society fait sa rentrée littéraire 2019. Voir le sommaire de la série.

Dans une banlieue cossue, où la vie file droite, une famille bourgeoise – père et mère cadres supérieurs, un fils et une fille – voit son quotidien perturbé par l’arrivée d’une gouvernante. Discrète, charmante et professionnelle en apparence, l’intruse est en réalité au service d’une organisation mystérieuse, dont elle suit à la lettre la feuille de mission. Écrit au futur et à la seconde personne du pluriel, Protocole Gouvernante, le premier roman de Guillaume Lavenant, ne se présente pas sous la forme d’un récit d’espionnage, mais via la reproduction factuelle de la lettre de mission en question : « Vous irez sonner chez eux un mercredi. Au mois de mai. Vous serez bien habillée, avec ce qu’il faut de sérieux dans votre manière d’être peignée… ». Tout est écrit, tout est prévu : l’action, les réactions des personnages, les rebondissements, les défaillances, les moments de doutes. Seules persistent de maigres inconnues sur les noms des protagonistes, qui eux ne sont jamais certains. Le protocole précise qu’ils s’appelleront comme ci ou comme ça, que ça n’a pas d’importance. Et c’est vrai que cela n’en a aucune, pas plus que le nom du pays ou de la ville, puisqu’il s’agit d’une histoire de révolution, du combat d’un groupement qui s’infiltre dans une société, jugée stantardisée et normalisée, au point que l’on peut prédire le futur de tous, en interchangeant les personnes et les lieux, sans même dater l’action (on ne sait pas en quelle année se déroule le récit).

La narration est le protocole, et le protocole est la narration

La narration est le protocole, et le protocole est la narration. Ainsi peu importe la réalité des événements, ils se feront toujours rattraper par ce qui a été écrit, par qui a été planifié. On ne connaît pas les objectifs politiques de l’organisation dont les agents s’immiscent au sein des familles – on comprend seulement qu’il s’agit de stabiliser le système, de mettre un grain de sable dans l’engrenage.

Ce qui est passionnant, c’est que les outils destinés à faire dérailler le système font aussi système. Si le monde moderne fonctionne selon des principes capitalistes, incluant de se conformer à des modèles et d’accroitre sa réussite sur l’échelle sociale, la révolution doit pour le combattre jouer à armes égales, mettre en place des processus, à l’image d’une entreprise ou d’une usine. Ainsi pour générer du chaos, la révolution doit elle-même suivre des règles et des principes. Guillaume Lavenant ne tranche pas sur l’efficacité des révolutions. Peu importe qu’on ne saisisse pas leur impact, peu importe qu’elles paraissent vaines, inefficientes face à la force d’inertie du monde, il faut les poursuivre.

Pour générer du chaos, la révolution doit elle-même suivre des règles et des principes

On peut alors aisément faire un parallèle entre la révolution et la littérature, elle-aussi soumise aux mêmes questions : faire changer le monde en utilisant ses propres règles, continuer d’écrire coûte que coûte, même si les livres n’influencent généralement pas le cours de la vie des lecteurs. Protocole Gouvernante est l’un des livres les plus méta de cette rentrée littéraire 2019.