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Au cœur de Ville Nouvelle, second roman d’Agnès Riva, se situe un motif précis comme le contour d’une clé : ce sont les images diffusées par CNN début 1991, les images des bombardements américains sur Bagdad et le régime de Saddam Hussein ayant envahi le Koweït six mois plus tôt, images vendues comme exclusives, mais qui marquaient surtout une exclusivité du regard mondial. Ces nuits-là – de mémoire, les attaques avaient lieu la nuit – le monde faisait le choix d’adresser à son destin un regard frontal, continu, enivré de lui-même. Toute alternative était morte, oubliée, hors-champ.

Dans le hors-champ, justement, se situaient entre autres des étudiants communistes français tentant d’alerter sur la position belliciste des occidentaux, France comprise. Un groupe de militants par lequel va être attirée Chrystelle, dont nous suivons les débuts dans l’âge adulte. Elle a dix-neuf ans et, à la mort de son père, emménage avec Luc dans l’appartement qu’elle reçoit en héritage. Cet appartement est situé au quinzième étage d’un immeuble faisant partie d’une ville nouvelle, non nommée pour plus d’universalisme.

Il se trouve que Luc, avec qui l’alchimie de Chrystelle est davantage physique que spirituelle, fait ses débuts d’urbaniste sur un chantier de la même ville nouvelle. Chez Agnès Riva, la topographie revêt une importance telle qu’on peut oser le néologisme de topo-littérature. Dans son premier roman, le bien nommé Géographie d’un adultère, les amours clandestines étaient relatées du point de vue des lieux, comme pour souligner l’aspect séculier de la passion, son destin aussi furtif que la vie des choses.

Si le lieu importe tant ici, c’est que le regard porté sur lui induit le mouvement des corps.

Si le lieu importe tant ici, c’est que le regard porté sur lui induit le mouvement des corps. Ainsi de Luc qui arpente avec son collègue Ali les bords du lac artificiel en courant pour se détendre, avant que leurs rapports se tendent irrémédiablement. Pour Chrystelle, ce sont les bâtiments impersonnels de la fac d’anglais qu’elle abandonnera sans délai après avoir quitté une classe prépa, ou ceux d’un obscur organisme de formation adoubé par des patrons sectaires. Autant de lieux qui sont le reflet des hésitations et des doutes.

C’est particulièrement le cas lors d’une scène cruciale du roman, dans laquelle Chrystelle se rend chez l’étudiant communiste qui la trouble le plus, Thierry : « Une tour vient d’être rénovée et des bandes kaki et beiges quadrillent la façade, constellée de petites lucarnes faisant office de fenêtres. Un virage plus loin, la cité-jardin lui apparaît comme dans un rêve. Le ciel a des nuances orangées qui éclairent les appartements de lueurs chaleureuses. Avec émotion, Chrystelle pousse la porte du hall et monte les étages. »

L’ensemble fait que le roman évoque souvent l’univers de cinéastes, le Rohmer des Nuits de la pleine lune bien sûr, mais aussi la délicatesse d’une Mia Hansen-Løve qui dans Un amour de jeunesse portait le même soin à la reconstitution des années 1990. « On ne peut jamais satisfaire ses parents », est-il dit à une Chrystelle peinant à franchir le pas qui l’éloignera définitivement de l’enfance. La ville nouvelle n’est pas toujours la vie nouvelle qu’elle promet.