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Rétiaire(s) de DOA : sans concession

Parution : le 12 janvier 2023 aux éditions Gallimard

Par Benjamin Fogel, le 18-01-2023
Littérature et BD

Dans une France paralysée par la pandémie mondiale, les narcotrafiquants tentent de maintenir leur emprise, à l’affût d’opportunités pour acheminer la coke et le shit, ou pour diversifier leurs revenus. Amélie Vasseur, capitaine de gendarmerie à l’Ofast (Office anti-stupéfiant), et son équipe enquêtent sur les activités du clan Cerda, mafieux yéniches, dont le nom revient dans plusieurs affaires. Au même moment, sous les yeux de ses collègues policiers, Théo Lasbleiz, chef de groupe à la Brigade des stupéfiants de Paris, dont la femme et la fille viennent d’être assassinées, ouvre le feu sur Nourredine Hadjaj, criminel à la solde des Cerda, récemment interpelé. Sa tentative de suicide échouée, Théo se retrouve incarcéré à la Santé dans le même bloc que Momo Cerda, fils illégitime d’une fratrie de trois, composée également d’Éric et Manu. Autour de ces protagonistes, Rétiaire(s), le nouveau roman de DOA, va déployer une histoire complexe, aux points de vue multiples, pour dresser un état des lieux fidèle du marché de la drogue ici et dans le monde.

En changeant sans cesse de focale, Rétiaire(s) propose une épopée « flics vs voyous » à la Heat de Michael Mann

Porté par une approche documentaire qui rappelle celle de The Wire de David Simon – modèle revendiqué dans la postface –, Rétiaire(s) suit deux modes de vie, placés en miroirs, qui s’inscrivent chacun dans un temps long, pour des raisons différentes. D’un côté, le travail minutieux de la police, fait d’écoutes, d’accumulation de détails, de tentatives infructueuses et de fausses pistes, réalisé avec les moyens du bord, du matériel vétuste et des professionnels usés, tantôt livrés à eux-mêmes, tantôt incompétents. De l’autre, la lente édification d’un empire, où il faut penser à long terme, anticiper les trahisons et ravaler ses désirs de vengeance. Deux pôles qui s’opposent, se croisent et parfois se mélangent. En changeant sans cesse de focale, Rétiaire(s) propose une épopée « flics vs voyous » à la Heat de Michael Mann, le tout dans la plus pure tradition du roman noir à la française.

DOA cherche en permanence un moyen de raconter le réel sans l’édulcorer, mais sans le plomber non plus par des archétypes et des clichés

Oppressant et addictif, le roman se démarque par une absence totale de concession. Exposant frontalement le fonctionnement kafkaïen de la police française, sans jamais le simplifier à des fins romanesques, il déjoue les artifices narratifs, ne détourne jamais les yeux de la violence qui rôde autour des policiers, des bandits et des victimes. DOA cherche en permanence un moyen de raconter le réel sans l’édulcorer, mais sans le plomber non plus par des archétypes et des clichés. Chaque fois que le livre donne l’impression de pencher d’un côté ou de l’autre, une nouvelle scène vient le rééquilibrer. Des insultes prononcées par les membres du clan Cerda au franc-parler de Théo et Amélie, tout sonne juste, ni trop ni pas assez – à titre d’exemple, l’auteur ne masque pas l’homophobie ou le racisme de certains personnages, mais sans jamais les utiliser comme gimmicks. Il n’y a aucune glorification, d’un côté comme de l’autre. Juste de la noirceur, de la solitude et des blessures sourdes, qui s’expriment sans la moindre compassion pour autrui, rendant d’autant plus touchants les brefs moments de solidarité proposés par le livre.

Cerise sur le gâteau, un événement que l’on ne dévoilera pas permet de raccrocher les wagons avec le fameux Cycle clandestin – composé de Citoyens clandestins, Le Serpent aux mille coupures, Pukhtu Primo et Pukhtu Secondo – de l’auteur. De quoi confirmer combien Rétiaire(s) est une nouvelle pierre à l’édifice d’une des œuvres les plus précises et acérées des littératures policières.