Obsession de Curry Barker : 50 nuances de mec toxique
Sortie le 13 mai 2026. Durée : 109 minutes.
Au mois de mai 2017, en marge du festival de Cannes sortait dans les salles françaises Get Out, fabuleux premier long-métrage de Jordan Peele, qui avait débuté sa carrière par des sketchs comiques en duo. Neuf ans plus tard, l’histoire se répète avec Obsession : même période de sortie, même parcours pour son auteur Curry Barker – dont il s’agit du premier long-métrage distribué en salles, après un précédent essai, Milk & Serial, bricolé pour 800 dollars avec son complice de comédie et mis en ligne sur YouTube –, même réussite totale dans la réinterprétation des codes du cinéma d’horreur comme dans la maestria de l’allégorie politique portée par le récit. L’idée à la base du film est toute bête sur la forme : Bear, le protagoniste, achète par hasard dans un magasin un « one wish willow », une babiole permettant soi-disant la réalisation d’un – et d’un seul – vœu formulé par celui qui le possède. Frustré de ne pas réussir à verbaliser ses sentiments amoureux pour son amie Nikki (et, plus profondément, de subodorer qu’ils ne sont pas réciproques), Bear fait le vœu que Nikki l’aime plus que tout au monde. Ce qui se produit instantanément… et imparfaitement.
Ce point de départ pourrait tout à fait ne donner vie qu’à un court-métrage, une forme cinématographique vers laquelle Obsession reviendra dans le final – on y reviendra aussi. Pour tenir la durée d’un long, Barker se concentre sur la nature foncièrement dérangeante et nocive du souhait de Bear. Loin de faire mine de ne pas voir le problème, il fait de celui-ci son carburant narratif pour dézinguer toutes les formes de la masculinité toxique, en mixant avec brio les influences de Frankenstein, Smile, et… Get Out. Le mécanisme qui exauce le vœu de Bear ne passe pas par le fait de rendre Nikki folle amoureuse de lui, mais par le remplacement de cette dernière par une version altérée de sa personne, réduite à cette unique obsession. A l’instar de ce qui se produit dans Get Out, l’âme véritable de Nikki est toujours là, mais emprisonnée et cherchant désespérément à se libérer. Cette dualité et ce combat intérieur donnent au film plusieurs de ses meilleures idées visuelles – la manière dont Barker filme le personnage comme l’ombre qu’elle est devenue – et narratives – le passage obligé de l’explication de la malédiction devient soi-même un moment de pure terreur.
D’autres tropes du genre horrifique sont réinventés avec talent par le film, à commencer par la figure de la scream queen, qui ici ne hurle plus d’impuissance et de fragilité face à une menace extérieure, mais de douleur et de rage en raison des sévices qui lui sont infligés. Comme dans la franchise Smile, la victime qu’est Nikki devient étrangère à elle-même, et cette perte se manifeste par une apparence extérieure mécaniquement et excessivement joviale ; et comme dans le roman Frankenstein, Nikki n’est plus qu’un simulacre d’être humain, une créature sous l’emprise de son créateur qui est le vrai monstre. Tout cela donne un premier rôle féminin extraordinaire, et la performance de son interprète Inde Navarrette l’est tout autant. Elle donne brillamment vie aux deux versions de son personnage, la marionnette (dont les excès dans la violence – une mise à mort incroyablement sauvage – comme dans l’amour sont pareillement effrayants) et la femme, et plus encore à la friction constante entre les deux, qui se traduit par des bascules abruptes, traumatisantes en partie parce qu’elles nous font sentir à quel point elles doivent être encore plus cauchemardesques à vivre pour l’héroïne.
Nikki et Inde Navarrette sont au cœur du film pendant la plus grande partie de celui-ci, uniquement parce que Bear refuse d’assumer la responsabilité de ses actes, et de faire le nécessaire pour la libérer. C’est la double lame de la masculinité toxique : faire du mal puis rejeter sa culpabilité, voire se poser soi-même en victime. Pourtant le film explicite rapidement, par la parole de personnages secondaires, le caractère mauvais de la situation, et ne tarde pas non plus à donner à Bear la solution pour y mettre un terme. Mais il est incapable de s’y résoudre, continuant envers et contre tout à se focaliser sur ce qu’il gagne dans l’état actuel des choses, et ce qu’il perdrait à les changer. Son égoïsme est tel qu’il fait toujours passer avant tout son intérêt personnel, peu importe l’ampleur des dommages de sa domination, qu’il considère comme collatéraux.
Les dommages en question ne font que s’accumuler et empirer, avec en point d’orgue le dernier acte où Curry Barker sort enfin de sa manche sa carte maîtresse, qu’il ne pouvait utiliser qu’une fois pour qu’elle conserve toute son efficacité : la surenchère de vœux et de malheurs afférents, une fois que quelque chose est enfin tenté pour modifier le cours des événements. L’accélération brutale du récit qui en résulte est formidable, dans ses idées comme dans leur exécution, mais pas autant que la chute finale. Son mécanisme à double fond montre que la masculinité toxique est plus forte que tout, même que les plus grandes œuvres tragiques, même que la mort.