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Voir venir de Lucile Novat : la sororité spectrale

Publié le 05 mars 2026 aux Éditions du sous-sol.

Par Benjamin Fogel, le 01-05-2026
Littérature

Ça aurait pu être un récit documentaire sur la Maison d’Éducation de la Légion d’honneur à Saint-Denis, réservée aux descendantes des détenteurs de la Légion d’honneur, de l’ordre national du Mérite ou de la médaille militaire. Une enquête sociale sur la fabrique d’une élite, où s’immiscent quelques profils issus de classes défavorisées. Effectivement, dans son premier roman, Lucile Novat nous emmène derrière les murs pour découvrir ce lieu atypique, à travers le regard de Vanessa, une surveillante, qui s’est liée d’amitié avec quatre étudiantes : Suzanne, Lou, Adèle et Yasmine, qui portent chacune leurs deuils, leurs traumatismes et leurs espoirs déçus, tout en composant avec les affres de l’adolescence.

Le réel se fissure

Mais par sa structure, son style et ses ambiances, le roman dérape dès ses premières pages. Le réel se fissure et on entrevoit dans les interstices l’insondable et le mystérieux. Le livre convoque les fantômes de l’Histoire, les traces spectrales des aïeux et les membres fantômes. La réalité est ici hantée. L’étrangeté saisit chaque occasion pour pervertir le monde tangible, qu’il s’agisse d’un silence inquiétant, d’une maladie incompréhensible, d’une apparition monstrueuse, des contes que l’on se raconte dans l’obscurité, d’une odeur rance dont on ne sait l’origine, ou encore d’incantations et de jeux de tarot. Même les objets du quotidien, comme un extracteur de jus, sont présentés comme des instruments de torture. Les sphères numériques deviennent un espace immatériel, où il ne reste que des traces fantasmagoriques, tandis que les références littéraires et cinématographiques glorifient les esthétiques gothiques.

Deux textes cohabitent

Voir venir intrigue aussi par sa forme. Chaque chapitre cartographie un lieu du pensionnat, comme pour en révéler les morbides secrets, tout en s’attachant à un moment particulier dans le temps – dont la chronologie est beaucoup plus complexe qu’il n’y laisse paraître. Bien que présenté rationnellement, l’espace-temps nous échappe. On peut aisément lire le roman deux fois, sous deux angles différents, sans qu’il y ait une vérité et un mensonge. Deux textes cohabitent, selon que l’on en connaisse l’issue ou non – et les deux fonctionnent aussi bien l’un que l’autre.

Politique, sensible, horrifique et évanescent

Roman dans lequel on a envie de se replonger aussitôt la lecture terminée pour y découvrir de nouveaux détails, Voir venir est une merveille, un grand texte de sororité gothique. Politique, sensible, horrifique et évanescent, il résonne avec l’œuvre de Mariana Enriquez, également publiée aux Éditions du sous-sol.