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Stand up et cringe comedy

Par Camille Richou, le 30-10-2026
Cinéma et Séries

La comédie du malaise

Plus qu’un sous-genre de la comédie, « cringe » est un mot d’argot anglais passé dans le langage courant. À l’origine, « to cringe » signifie se recroqueviller ou grimacer de peur ou de honte. Son utilisation plus récente, notamment dans l’expression « that’s so cringe » ou « it makes me cringe », qualifie la gêne intense que l’on ressent face à un comportement socialement inadapté. Le mot est utilisé tel quel en français, mais son équivalent le plus proche serait « gênant » ou « malaisant ». Le cringe désigne avant tout un sentiment de honte par procuration devant une attitude ou des propos déplacés et plus largement devant une personne qui n’a aucune conscience de l’image qu’elle renvoie d’elle-même. Depuis la fin des années 2010, le cringe donne lieu à une infinité de mèmes, les usagers des réseaux sociaux s’amusant à le débusquer et à le compiler, en particulier sur TikTok. Dans leur sillage, les universitaires se sont intéressés à ce phénomène culturel massif et ont constitué les cringe studies en champ académique.

Mais la cringe comedy, la comédie du malaise ou de l’embarrassement, précède largement cet engouement des réseaux sociaux et des milieux académiques. Elle naît en 2001 avec une série britannique créée par Ricky Gervais et Stephen Merchant : The Office, un faux documentaire sur la vie de bureau dans une entreprise de fabrication de papier. On y suit le patron de cette entreprise, David Brent, interprété par Ricky Gervais, dont les tentatives désespérées d’être cool et de se faire aimer de ses collègues confinent à l’insoutenable.

David Brent: Motivational Speaker | The Office | BBC

The Office a été diffusée dans 80 pays et a connu une quinzaine d’adaptations, notamment aux États-Unis, où elle a révélé Steve Carell au grand public. Son interprétation de Michael Scott, version plus aimable de David Brent, a permis à l’adaptation américaine de The Office d’atteindre une plus grande longévité, 9 saisons, et un statut de classique indémodable et intergénérationnel. The Office a ouvert la voie à de nombreuses comédies sur le monde du travail au format sitcom ou faux documentaire où le cringe a été édulcoré ou évacué, notamment Parks and Recreation et Brooklyn 99. Dans Curb Your Enthusiasm, l’autre série américaine emblématique de la cringe comedy, Larry David interprète une version sans filtre de lui-même en gardien auto-proclamé des règles non écrites de la vie en société.

Au cours des années 2000 et 2010, le cringe s’est décliné dans tous les formats de la comédie. Au cinéma, les personnages de Sacha Baron Cohen, Borat et Brüno, occasionnent un inconfort d’autant plus intense qu’il ne s’agit pas de fiction à proprement parler, les protagonistes croient être interviewés par un journaliste kazakhstanais et ignorent qu’ils sont en présence d’un acteur. Les participants de Nathan For You, le premier détournement de realtity show de Nathan Fielder, pensent quant à eux s’adresser à un consultant qui les aide à faire décoller leur business avec ses idées saugrenues.

Mais le cringe ne se cantonne pas à l’esthétique réaliste du faux documentaire ou de la téléréalité, il peut aussi se mêler à l’absurde, par exemple dans la série à sketchs de Tim Robinson, I Think You Should Leave, et les parodies de late shows d’Eric André, The Eric Andre Show.

‘Baby Cries’ Full Sketch – I Think You Should Leave Season 2

La mécanique à l’œuvre dans le cringe ne consiste pas tant à se moquer d’un personnage ridicule – même si cette dimension est bien présente – qu’à ressentir de la honte pour lui. Le rire se mêle ici à un délicieux malaise que le spectateur de comédie embrasse pleinement, tout comme l’amateur de films d’horreur se délecte de sa propre peur. Par ailleurs, le cringe a besoin d’un contrepoint pour fonctionner, un personnage représentant la norme sociale auquel le spectateur peut se raccrocher. Ce personnage normatif est tout trouvé dans les cas où les participants sont des « vrais gens », tandis que dans les fictions scriptées, ce rôle est dévolu à un complice, un Jim Halpert dont les regards caméra appuyés dans le The Office étatsunien établissent une connexion directe avec le spectateur.

Films, séries, sketchs, détournements et parodies, le cringe est omniprésent dans la comédie américaine, mais on le rencontre peu dans le stand-up. En effet, cringe et stand-up ne font pas bon ménage pour au moins deux raisons. Premièrement, le stand-up contemporain s’attache à reproduire l’illusion d’une conversation entre potes. L’écrasante majorité des comiques de stand-up cherchent à établir une relation de complicité avec leur public et fuient comme la peste ce malaise qui fait justement le sel de la cringe comedy. Rien d’étonnant donc à ce que les stand-uppeurs n’adoptent pas de persona repoussoir comme celle de Borat, David Brent ou même Larry David, lequel a d’ailleurs abandonné le stand-up à la fin des années 1980 pour se consacrer à l’écriture de séries. Par ailleurs, le stand-up se faisant le plus souvent en solo, il ne permet pas de poser simultanément le cringe et la norme. Il n’offre pas de contrepoint.

Andy Kaufman, premier comique cringe ?

L’un des premiers à avoir expérimenté avec le malaise, bien avant que le cringe prenne sa signification contemporaine, était pourtant un comique de club. Sur la scène d’un des tout premiers comedy club new yorkais, The Improv, le jeune Andy Kaufman explore très tôt, dès le début des années 1970, une approche contre-intuitive du stand-up en incarnant Foreign Man, un comique maladroit qui s’effondre en larmes après avoir raté son set. Foreign Man, que l’on voit ici dans un extrait de l’émission Saturday Night Live, a lancé la carrière d’Andy Kaufman.

Andy Kaufman – SNL

Si le public de l’émission télévisée n’est pas dupe dans cet extrait de 1975 où Kaufman est présenté comme « un génie », il faut imaginer la réaction embarrassée d’un public de club devant un comique inconnu. Pendant un temps, Kaufman réussit à jouer sur la confusion entre lui et son personnage, mais le succès grandissant de Foreign Man empêche le maintien de cette confusion. C’est pourquoi il  relèguera ce personnage à la sitcom, format qu’il méprise, et cherchera d’autres moyens d’égarer le public avec des canulars de plus en plus élaborés.

Trois de ces canulars ont forgé la mythologie kaufmanienne. Le premier a eu lieu en 1980 pendant l’émission Fridays, un ersatz de Saturday Night Live. Ce soir là, lors d’un sketch en direct, Kaufman refuse de jouer et sème le chaos au sein du public et d’une partie de l’équipe laissée en dehors de la confidence. Un an plus tard, sur le plateau du David Letterman Show, c’est un Kaufman déprimé qui fait la manche dans le public après avoir expliqué traverser un divorce difficile. Là encore, une partie du public a été bernée.

Mais son canular le plus célèbre reste sans doute sa confrontation avec un catcheur sur le plateau du même Letterman. Cet épisode marque l’apogée d’un long segment de la carrière de Kaufman consacré à des combats de catch, disputés contre des femmes et précédés de longues diatribes misogynes lui ayant valu une vive hostilité du public. Pendant plusieurs mois, Kaufman entretient une querelle avec une star du catch de l’époque, Jerry Lawler. Après bien des provocations et un combat dont Kaufman est ressorti prétendument blessé, la rencontre entre lui et Lawler sur le plateau du Late Night, censée aboutir à leur réconciliation, dégénère à la surprise générale en une rixe qui a toute sa place dans le panthéon de la cringe comedy. Le débat sur cette bagarre, réelle ou simulée, a duré plusieurs décennies, bien après la mort de Kaufman en 1984.

Jerry Lawler Slaps Andy Kaufman | Letterman

Le heckling, l’interruption impromptue du comique, pousse bien plus loin le malaise. Spectateur mécontent ou sans gêne, plus ou moins éméché et agressif, les hecklers sont les pires ennemis des comiques depuis les balbutiements du stand-up. Celui qui cherche à déstabiliser le comique provoque déjà une gêne palpable, à l’instar de ce spectateur qui a cru bon de crier « quand est-ce que la comédie commence !? » à Jimmy Carr en plein spectacle ou, à la suite de cette même compilation, cette spectatrice insensible à l’humour d’Andrew Schulz. Contrairement au teasing bon enfant d’un Todd Barry, il s’agit ici pour le comique d’anéantir le heckler en usant de toute sa puissance comique et rhétorique.

Le cringe monte d’un degré supplémentaire quand le heckler est offensé pour des raisons éthiques ou politiques. Les vidéos de ces confrontations cartonnent sur YouTube, par exemple sur la chaîne du stand-uppeur américano-libanais Sammy Obeid qui en compte plusieurs dizaines autour de l’avortement, l’ICE (la police de l’immigration) ou le conflit israélo-palestinien, entre autres thématiques. Le heckler y est remis à sa place par le comique, et parfois aussi par la salle, et le cringe atteint des sommets quand le perturbateur est humilié, pleure, devient violent, quitte la salle ou se fait mettre dehors par la sécurité.

Comedian makes heckler cry

Au vu des nombreuses compilations de vidéos de comedians vs hecklers sur les réseaux sociaux, on comprend que l’interruption d’un show et la confrontation entre le public et le comique n’est pas un accident, mais un moment attendu et apprécié. En faisant surgir de l’imprévu et en réintroduisant un contrepoint – le spectateur indiscipliné par opposition au spectateur « normal » – la dyade crowdwork-heckling instaure un malaise plus ou moins bien maîtrisé. Cependant, les stand-uppeurs ont trouvé d’autres moyens, plus originaux, de cultiver le cringe.

Quelques facettes du cringe dans le stand-up

Reste donc à évoquer cette minorité de stand-uppeurs qui ne recherchent ni la complicité ni la confrontation avec le public, mais qui instillent dans leur set un art plus subtil de la gênance.

Revenons d’abord aux dérapages contrôlés des comiques qui foncent à dessein dans le décor. Nous avons déjà évoqué les « ratages » d’Andy Kaufman avec Foreign Man. Dans un registre moins manipulateur et plus loufoque, Steve Martin, autre figure comique majeure des années 1970, avait lui aussi bien compris que le public aimait tout autant voir un artiste qui réussit qu’un artiste qui se plante. Amateur d’accessoires divers, il a su jouer de cet attrait pour le fiasco dans les parodies de magicien qui ont lancé sa carrière. Andy Kaufman et Steve Martin ont mêlé l’art du stand-up à celui du clown. Une alchimie délicate qui ne consiste pas seulement à rater, mais à contourner la blague classique – un set-up suivi d’une punchline – pour placer le spectateur dans l’attente ou l’inconfort.

On trouve une autre illustration de cette démarche dans les blagues à rallonge de Norm Macdonald sur le plateau de Conan’O Brien. Dans l’histoire du papillon de nuit qui va chez le podologue, une blague enfantine qui vire au roman de Dostoïevski, Norm joue avec les nerfs de l’audience, décontenancée par une histoire qui ne semble aller nulle part. En différant la punchline – qui au final délivre bien moins de rires que le set-up lui-même – il instaure une tension non résolue dont le public ne sait que faire.

Les comiques déroutent également avec des persona hors norme, comme Joe Pera, nerd ultime qu’on verrait plus derrière le guichet d’une banque que sur les planches d’un comedy club. Dans une autre forme d’art du clown, Natalie Palamides propose des sets très « what the fuck » qui laissent le public sans voix. Dans la dernière partie de Nate – A One Man Show (Netflix, 2020), elle fait même exploser le cringomètre en simulant une scène de sexe absurde, obscène et malaisante.

Natalie Palamides in Laid

Sarah Sherman va quant à elle plutôt lorgner du côté du gore pour déstabiliser le spectateur dans son special Sarah Squirm: Live + In the Flesh (HBO, 2025). Dans son final, où elle recourt à la vidéo et d’autres effets scéniques bien loin de l’habituelle sobriété du stand-up, elle met le spectateur dans une position incommode, entre dégoût et fascination morbide.

Tous ces comiques ont en commun d’installer une tension qu’ils refusent de soulager. Or, si l’on définit le cringe comme ce qui installe de la tension sans la relâcher, on peut le trouver à des endroits encore plus inattendus, notamment sur le terrain du militantisme.

Dans la première partie de Nanette (2018), l’Australienne Hannah Gadsby raconte sa vie de femme homosexuelle ne répondant pas aux normes de genre et fait rire des discriminations et des violences qu’elle a subies, une démarche assez familière des comiques d’aujourd’hui pour qui les traumas font partie du matériau comique. À la fin du spectacle, cependant, au lieu de réitérer la promesse de la comédie en soulageant la tension qu’elle a installée, elle dénonce dans un réquisitoire poignant la toxicité de l’autodérision. « Ce n’est pas de l’humilité, mais de l’humiliation », dit-elle, avant d’annoncer qu’elle arrête le stand-up pour cette raison. Au lieu de finir, comme c’est l’usage, avec sa meilleure blague, Gadsby clôt son spectacle par dix-sept minutes de colère froide, sans aucune punchline.

Le malaise naît là aussi d’un refus de soulager la tension et permet d’enjoindre le public à ressentir cette dernière pour mieux comprendre ce que vivent les personnes marginalisées. Critiqué pour avoir manipulé le public en l’emmenant contre son gré vers un drame qu’il n’avait pas prévu de voir, Nanette a aussi été salué comme un moment historique de la comédie queer et, plus étonnamment, comme un nouvel avatar de la cringe comedy.

Pour chaque stand-uppeur qui puise dans le cringe, on peut s’interroger sur ce qui le motive à expérimenter autour de la dynamique set-up punchline. Tous ne sont pas si intéressés que cela par le rire, ou du moins pas uniquement. Andy Kaufman détourne la comédie pour explorer un panel plus large de sentiments et de réactions. Les partisans du crowdwork et du heckling tiennent le public en haleine en l’impliquant dans le show, quitte à renoncer à la connivence que convoitent d’autres comiques. Pour sa part, Hannah Gadsby admet avoir « piégé » le public en collant l’étiquette « comédie » sur un show dont la finalité n’était pas de faire rire.