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Sacred Bones : Expressions de la violence

Sacred Bones vu au travers de Pop 1280, Destruction Unit et Vår

Par Benjamin Fogel, le 15-10-2013
Musique

Sacred Bones est un label qui ne réfléchit pas en termes d’évolution, un label qui n’a rien d’une entité défricheuse. Ce qui intéresse son fondateur, Caleb Braaten, c’est l’identité. Son image avant-gardiste est un leurre ; son goût pour l’expérimentation est une qualité, pas un leitmotiv. Non c’est un label qui creuse un sillon et qui cherche à toucher le fond, à trouver la limite ; la limite du rock noisy, la limite du psychédélisme. Et plus ça creuse, plus c’est profond, plus le post punk et la folk deviennent dark. Lorsqu’on lui pose la question, Caleb Braaten prétend que non, qu’il n’y a pas de ligne directrice et que les groupes signés sur Sacred Bones évoluent tous dans des styles très différents : c’est vrai pour la seconde partie, mais faux pour la première. Oui Sacred Bones ne se ferme peut-être aucune porte et est prêt à accueillir tous les genres, mais cela ne se fait jamais au détriment d’une certaine vision, même si chacun percevra cette vision différemment.

En six ans, Sacred Bones a réalisé un quasi sans-faute où tous les groupes, quel que soit leur succès public, n’auront jamais eu à rougir les uns des autres ; des groupes au sein desquels on compte entre autres The Men, Zola Jesus, Moon Duo, Cult of Youth, Psychic Ills, The Fresh & Onlys, Föllakzoid et Blank Dogs. Un sans-faute au sein duquel, il n’y aura jamais eu de changement de ligne de conduite. Sacred Bones ne s’est (encore) jamais interrogé sur le futur ; le label ne s’est jamais dit : « nous sommes au sommet, quelle est l’étape d’après ? ». Il n’y a pas d’étape d’après, il s’agit juste de creuser et de creuser encore pour affiner cette fameuse vision qu’il est si difficile de définir.

Trois disques passionnants qui nous éclairent un peu plus sur ce que représente le label aujourd’hui.

Ces derniers mois, Sacred Bones aura, à nouveau, sorti trois disques passionnants qui, chacun à leur manière, nous éclairent un peu plus sur ce que représente le label aujourd’hui. Il s’agit de Imps of Perversion de Pop 1280, de Deep Trip de Destruction Unit et de No One Dances Quite Like My Brothers de Vår.

Pop 1280 (ancienne formation)

Pop 1280 (ancienne formation)

Imps of Perversion de Pop 1280

Imps of Perversion est le troisième album des new yorkais de Pop 1280 et le second pour Sacred Bones, et, une fois de plus, il s’agit d’un post punk futuriste qui pue la destruction et la désolation. Le monde est ravagé, et les paroles des chansons laissent supposer que c’est le gouvernement qui en est le responsable. On nous parle de société de contrôle, de drone qui surveille nos faits et gestes. La violence ne s’exprime plus par l’horreur, comme sur l’album précédent, mais via la ville et les mécanismes sociaux. We’re here to keep you down, entend-on sur Population Control. Et Pop 1280 combat le mal par le mal, et répond à la violence par la violence

Pop 1280 préfère, à la manière de son label, creuser son sillon.

Au  niveau musical, les évolutions se font à la marge : le chant est plus vicieux et ressort d’avantage ; la voix de Chris Bug est mise en avant, et on distingue les syllabes, on comprend les mots. Le son est moins oppressant, plus ouvert qu’à l’époque de Burn the Worm et de New Electronix où au travers des effets de disto on allait souvent voir du côté de chez A Place To Bury Strangers. Là on est dans quelque chose d’un peu plus spacieux, de plus humain (après ça reste Martin Bisi à la production). The Horror était exclusivement l’album d’Ivan Lip et de Chris Bug, un truc où ils extériorisaient tout ce qu’il pouvait, alors que, faisant suite à un large changement de line up (arrivée du multi-instrumentaliste Allegra Sauvage et du batteur Andy Chugg), Imps of Perversion est un album plus travaillé, un album où il y a plus de recul, plus de communication, et où la violence est plus pensée. Mais pour le reste, il s’agit surtout de continuer de penser le post punk en 2013 en ne se battant non plus contre l’establishment musical, mais contre l’obéissance de masse. Au final, c’est toujours le chaos, comme sur Coma Baby où le riff colle l’auditeur au sol. Pop 1280, c’est exactement l’inverse de The Men. Au lieu de changer leur fusil d’épaule à chaque album pour explorer une facette différente des musiques sombres, Pop 1280 préfère, à la manière de son label, creuser son sillon ; au point que l’on se dit que le vrai groupe vedette de Sacred Bones, ça aurait dû être eux.

Destruction Unit

Destruction Unit

Deep Trip de Destruction Unit

Les groupes de Sacred Bones font peur. Ils entretiennent un vrai rapport avec la violence, qu’elle soit auditive, mentale ou lyrique. Et ce rapport avec la violence est d’autant plus impressionnant qu’il s’agit souvent d’une violence pensée, murement réfléchie. Elle peut aussi être sournoise ou intrigante ; la signature de David Lynch n’étant à ce sujet pas qu’un coup marketing.  Que faut-il en conclure ? Que l’on peut résumer Sacred Bones a une expression de la violence sous toute ses formes, qu’elle soit implicite ou fourbe ? Il y a aujourd’hui trop de groupes signés sur le label pour s’amuser à ce genre de simplification. On ne peut que chercher des rapports.

Pour les arizoniens de Destruction Unit, l’une des autres signatures récentes, il ne s’agit plus d’une violence qui oppresse, qui emprisonne, qu’il faut combattre, mais d’une violence qui libère. Dans le livret, on ne retrouve pas les textes, mais la posologie du médicament que peut-être Deep Trip, leur premier album pour Sacred Bones. Au chapitre des effets, on peut lire que l’album procure des sentiments extatiques d’amour et de bonheur. On parle d’être à la fois en soi et avec l’univers, de ressentir des choses jamais ressenties, d’être en suspension dans le temps et de résonner avec l’éternité et l’infini. A l’opposée, il y a aussi les effets secondaires : confusion, peur de perdre le contrôle, sentiment d’être dépassé par l’immensité de la vie. En cas de surdosage, on nous parle même des risques d’expérimenter le phénomène de lumière pure. Au-delà de l’effet humoristique (qui d’ailleurs est un peu raté), cela positionne clairement Destruction Unit comme un groupe qui ne fait pas dans l’horreur ou dans le glauque, alors que pourtant il entretient un rapport certain avec la violence.

La violence est un défouloir, et comme la drogue, elle permet une ouverture sur la liberté. Et là on raccroche les wagons avec une autre idée phare de Sacred Bones : la liberté, un thème que l’on retrouve par exemple chez deux autres groupes du label, Moon Duo et Föllakzoid. Ce n’est pas une liberté musicale, comme le bon sens l’entend. Elle ne se traduit jamais par une infinité de possibilités et par des changements de plan permanent, mais s’exprime, au contraire, sous la forme d’une hypnose et de riffs répétitifs qui tournent sur eux-mêmes.

Un  riff épileptique vaut mieux que des expériences trop maitrisées.

Destruction Unit s’impose alors comme un groupe ultra jouissif, à la fois noisy, hardcore et psyché, comme du stoner qui aurait germé dans les déserts bien spécifiques de l’Arizona. Les cris de guitares de The world on drugs et le côté sans peur et sans reproche de Slow death sounds sont caractéristiques de ce groupe qui se fout de la liberté de créer au profit d’une liberté de jouir, prônant l’idée qu’un  riff épileptique vaut mieux que des expériences trop maitrisées.

Vår

Vår

No One Dances Quite Like My Brothers de Vår

En apparence, Vår est un groupe plus apaisé que ses deux confrères de labels, et, dans ses chansons, on n’entend pas forcément les autres formations de ses membres (Lust for Youth, Iceage et Sexdrome). Mais plus on écoute l’album, plus l’on se dit qu’il s’agit bien du disque de punks qui contiennent leur énergie. Les chansons ont été enregistrées dans une cave à partir de sons trouvés ici et là. On y entend des bruits de métaux, des notes de piano égrenées et des trompettes perdues ; on y croise une rythmique pompée par-là, un son de clavier qui tombe comme un cheveu sur la soupe par-ci. On a parfois du mal à savoir si c’est du lard ou du cochon (Hair Like Feathers), un soupirant de The XX (Pictures of today / Victorial) ou bien un groupe pour qui cherche à consolider sa violence originelle tout en explorant les limites de la liberté, un groupe qui veut être une version branleurs de Joy Division.

Même Margaret Chardiet, qui, également signée chez Sacred Bones, a sorti sous le nom de Pharmakon l’un des meilleurs albums de l’année en matière d’extorisation contrôlée, devient ici, sur le titre No One Dances Quite Like My Brothers,  une narratrice qui ravale sa morve. On ne sait jamais si Vår est un groupe qui parle de l’après violence ou de la violence contenue, et c’est ce qui le rend si intriguant, surtout qu’il s’agit d’un pur produit Sacred Bones avec quelques-uns de ses membres phares. Et c’est peut-être pour ça que malgré les nombreux changements de style – on passe du post-punk au rock instrumental en passant par l’ambient drone –, l’identité du disque reste indéniable. On pourrait presque voir en No one quite dances like my brothers une belle métaphore de Sacred Bones.

Il est impossible de réduire Sacred Bones à quelques mots bien trouvés, mais s’il fallait se lancer, je choisirais : violence, liberté et noirceur (lumineuse noirceur ?), trois mots qui se diluent parfaitement dans le psychédélique et dans la noise.  Mais au final je m’en fous, tout ce qui m’importe, c’est cette impression d’assister à l’émergence de quelque chose de nouveau, alors que dans les faits, pris séparément, les groupes Sacred Bones ne font que digérer des années de rock indé sous toutes ses formes. Et pourtant lorsque l’on prend du recul et que l’on regarde ça avec une vue d’ensemble, on se dit que oui, il y a bien « un son Sacred Bones ».

En 2013, j’aurai écouté du Sacred Bones.

Est-ce que ces différents ressentis sont fondés et rationnels ? Je ne sais pas, et l’important n’est pas là. L’important c’est que pour la première fois, j’ai envie de relier des points et d’inventer des correspondances entre l’univers de plusieurs groupe pour la simple et unique raison qu’ils sont signés sur le même label, et que je veux me persuader que ce n’est pas une question de hasard.

Lorsque j’évoquais mes souvenirs de Sub Pop, je parlais de ce moment où on ne disait plus j’écoute tel genre de musique, mais « j’écoute du Sub Pop ». Et bien, je crois que pour la première fois depuis 15, 20 ans, je peux à nouveau dire une phrase de ce genre : en 2013, j’aurai écouté du Sacred Bones !