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Bangkok nites

Une année inquiète

Nous disions l’an dernier notre amour pour les gros films cannois (le quatuor Baccalauréat, Aquarius, Sieranevada, Toni Erdmann), pour ces œuvres imposantes, pleines (de rapports de générations, de classes, d’histoires de familles), et notre léger étonnement d’aimer en particulier ces films-là. Cette année, c’est plus compliqué. Ceux qui auraient pu être sur ce créneau : Haneke, Zviaguintsev, Ostlund, nous ont laissé un sentiment plus mitigé. Il y a beaucoup à leur accorder (une puissance affûtée), mais aussi pas mal à leur reprocher, à commencer par ce côté surplombant qui les amène à se poser en juges de l’occident, ou de notre modernité, ce qui fait peut-être beaucoup pour un film.

Portée et limites des films cannois

En deux mots, la pente glissante pour ces films, qui ne l’empruntent heureusement jamais totalement, serait une certaine complaisance dans la description d’une humanité vissée à ses smartphones, croisant sans les voir ses réprouvés (sans-abris, migrants), bref lâche, égoïste ou indifférente. Plus que la froideur ou le manque d’empathie, qui leur sont généralement reprochés, ce qui ennuie tient à cette impression d’avoir affaire à un catalogue de nos travers. Le caractère récurrent des scènes consacrées aux réseaux sociaux (marketers débiles et chasse aux clics, selfies, sextos…) est à ce titre révélateur – le ton pas loin ici du moralisateur.

Tout cela ne fait pas rêver. On aurait tort cependant d’en rester là et de se débarrasser aussi vite de ces films, comme l’ont fait en particulier les Cahiers. D’abord parce que le constat n’est tout de même pas sans force, et parce que ces films, à des degrés divers, parviennent à l’incarner. Faute d’amour peut paraître convenu, même si pas sans puissance, dans sa description d’un couple qui se déchire, que toute forme de vie commune exaspère. En revanche, cette idée d’enfant qui n’est qu’un embarras, pour des adultes qui ont toujours mieux à faire, pris dans leurs histoires de cul, de couple, cette idée n’est pas rien. L’enfant (l’ado) de Happy End aussi, personne ne sait qu’en faire. Reconnaître ses maladresses et protester mollement de son amour, c’est tout ce dont est capable son père (Mathieu Kassovitz). Quant aux vieillards, n’en parlons pas. Ce monde est fait pour les adultes, aisés, hommes et blancs de préférence : observation peu originale sans doute, mais pas sans poids. Et Haneke réussit cette fois, au moins par intermittence, à faire vivre sa famille d’industriels du nord de la France – alors que dans Code inconnu, par exemple, le propos était vraiment asséné.

The Square se situe indéniablement un cran au-dessus (parce que Zviaguintsev s’inscrit tout de même dans le cadre d’un cinéma russe, appuyé, pessimiste, qu’on connaît, et qu’Haneke donne parfois l’impression de radoter). Plus étonnant, plus créatif : quelque part entre un Curb Your Enthusiasm scandinave (les escapades de Christian et de son employé noir en banlieue), Toni Erdmann (cette manière volontairement grotesque d’introduire le chaos) et Haneke, se dit-on dans la première moitié, avant que l’esprit de sérieux ne menace de l’emporter – cette vision d’une humanité-meute prompte à déchirer les fragiles. Le film est riche, un des plus riches vus cette année (et a pour lui, à la différence des deux autres, une réflexivité constante commode, chaque acte pouvant s’interpréter comme une forme de happening, à l’image de ceux du musée). Mais l’ensemble de raisons avancées plus haut l’empêche de nous plaire totalement.

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The Square

La matière du monde

De quel côté se diriger alors ? Au fond, le principal problème des films précités, c’est d’arriver avec le diagnostic clés en main – ultramoderne solitude, égoïsme de nos sociétés etc. Les auteurs qui nous ont le plus intéressé cette année, disons Reichardt, Arnold, Grisebach, Sitaru, Moussaoui, Lee, par contraste, ont en commun de se situer bien en amont, pour offrir des propositions sur ce qu’on appellera faute de mieux la matière du monde.

Qu’entend-on par cette formule pour le moins grandiloquente – on en convient ? Celle-ci doit s’entendre d’abord dans son sens le plus littéral : ces films s’intéressent à la matière, qui pèse, qui obstrue, qu’on déplace : chantier de Western, gradins à installer de Billy Lynn, de manière générale des équipements, tenues, caméras, qui encombrent, qu’on se trimballe. Intérêt pour les routes, les trajets, ce temps perdu, incompressible – voir les longues excursions en voiture d’En attendant les hirondelles et Fixeur.

Pour la matière du quotidien. De quoi sont faites nos journées ? Se présenter, faire bonne figure, négocier, en permanence, mentir légèrement (faire croire qu’on a obtenu un accord de principe pour l’obtenir), réclamer (un numéro de téléphone, un mail), vendre (des magazines dans American Honey)… Convaincre tout le monde tout le temps, des acheteurs et vendeurs potentiels, des conjoints, se débrouiller d’infidélités, suivre sans conviction des formations dont tout le monde sait qu’elles ne servent à rien, se faire comprendre à l’étranger, occuper le temps avec des gens à qui on n’a pas mille choses à dire.

Ce ne serait déjà pas rien. Ces œuvres gagnent en outre, à travers leurs explorations, une dimension existentielle voire métaphysique. C’est bien un constat qu’elles proposent à l’arrivée, pas moins englobant que celui des films cannois, en réalité beaucoup plus fort parce qu’arrivant au terme de véritables odyssées à la fois topographiques et intimes. Le soldat de Billy Lynn, la jeune fille d’American Honey, l’ouvrier ancien légionnaire de Western, les Algériens d’En attendant les hirondelles, n’ont pas plus de certitudes à la fin de leur parcours que le conservateur accablé de The Square. La misère affective de la jeune prostituée de Fixeur n’est pas moindre que celle du garçon de Faute d’Amour ou de l’ado de Happy End. Dans tous ces cas, la tristesse est d’autant plus forte qu’elle se nourrit d’une épreuve préalable.

Parlant de tristesse, celle du personnage du dernier segment de Certaines femmes constitue simplement le sommet mélodramatique de ces dernières années. Voici une jeune rancheuse menant visiblement une vie répétitive et pauvre qui se retrouve par hasard à suivre un cours du soir et s’entiche de sa prof : elle lui indique l’emplacement d’un diner, l’accompagne, à nouveau la semaine suivante, c’est sans doute la première fois qu’une personne un peu différente de son entourage, plus douce, plus intellectuelle, lui parle, s’intéresse à elle, aussi peu que ce soit. Et puis tout s’arrête lorsque l’enseignante démissionne, épuisée notamment par ses trajets, et que l’élève ne peut que constater le caractère asymétrique de cette relation. Et le film, jusque-là succession parfaite de petites nouvelles sur la middle-class états-unienne, dans l’esprit d’une certaine littérature nord-américaine, entre Harrison, Carver, Munro, devient le nouveau Lettre d’une inconnue – la même histoire peut être le cœur de l’existence d’un des protagonistes et un détail pour l’autre.

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Certaines femmes

(aparté 1) Mélodrames

Puisqu’il est question de mélodrames, on souhaitait mentionner quelques beaux gestes, audacieux et modestes à la fois. Félicité commence par adopter un dispositif qu’on pourrait qualifier de dardennien, à la fois potentiellement fécond et un brin artificiel, trop programmé pour les grands festivals (une femme qui va voir ses proches un à un et leur demande l’argent pour payer l’opération de son fils), avant de se muer en une sorte de chronique hébétée, sur le couple qui se forme entre la mère et un réparateur de frigo, et l’abrutissement qui suit le (semi-)drame. Le film y gagne une épaisseur que ne laissait pas deviner son pitch très programmatique initial (le même, en gros, que celui du limité Ma’ Rosa l’an dernier). Avec Après la tempête, Kore-eda poursuit sa voie singulière, entre description fine du quotidien et fable : sociologiquement, psychologiquement, c’est toujours impeccable (cette sexagénaire japonaise dans son équivalent de HLM, et ses enfants faillibles), et dans le même temps on voit bien qu’il se joue quelque-chose de plus englobant (la mère est plus qu’une mère, comme les trois sœurs de son précédent film en venaient à former une sororie fantasmée pour la petite dernière). Le roumain Ana, mon amour commence comme la description (forte, « clinique ») d’un couple qui dysfonctionne, qui reste ensemble pour de mauvaises raisons, avant de tenter un « dix ans après » surprenant (la femme rongée par ses angoisses devenue business woman en contrôle) qui nous amène du côté du mélodrame au sens strict, presque almodovarien. C’est une vraie prise de risque, et c’est assez convaincant.

Éclatante Amérique

On a dit le bien que nous inspiraient Certaines femmes, American Honey et Billy Lynn. Il faut saluer aussi combien est pertinent, et fort, le portrait que ces trois-là dessinent d’une certaine Amérique, moyenne/profonde disons, épaulés en cela par Loving, un cran en-dessous tout de même, ce dernier en proposant en quelque sorte l’archéologie. Et par The Florida Project, découvert in extremis : le film s’affaisse légèrement en cours de route, forcé d’emprunter quelques directions plus convenues, mais ce portrait empathique d’une Amérique pauvre, capable de donner le change par son énergie, mais au fond parfaitement lucide (personne n’enviera le sort de ces enfants de post-adolescents déglingués), est saisissant.

De manière générale, après les questions qu’on se posait en 2016 (quelques auteurs au sommet, mais une industrie globalement décevante), le cinéma américain a été éclatant cette année. Y compris et pour commencer dans l’un de ses genres les plus emblématiques (quand le pays créé sa mythologie) : le film de super-héros, qui avait donné peu de motifs d’émerveillement récemment. Logan, Spider-Man: Homecoming : du crépusculaire classique, mais qui fonctionne ô combien (des personnages vieillissants sur les routes pour une dernière mission) ; du postmoderne astucieux, et du teen de surcroît (à peine besoin de rappeler la trame, tout cela est connu). En s’écartant à peine : Split et le troisième volet de La Planète des Singes. Ce dernier n’ajoute pas énormément, il est vrai, aux précédents, mais constitue tout de même une réussite incontestable (une civilisation qui disparaît, une autre qui émerge, et l’on n’est pas loin alors d’assister à la Genèse). Le Shyamalan est sioux comme on l’aime, faisant tenir tout son cinéma dans une cave, un personnage, ou 24, jouant le jeu de l’horreur minimaliste tout en ménageant un formidable hors-champ, avec cette armée de X-Men qu’on devine dehors, c’est fascinant.

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Logan

Et Star Wars 8 ? Voici indéniablement un drôle de film, grandiloquent et ludique, d’un goût inégal mais créatif, en un mot baroque, ce qui ne fait pas obstacle à, ce qui s’avère même un excellent tremplin vers l’épique. Un scénario astucieux nous entraîne dans une multiplicité de points de vue et effectue des propositions stimulantes, même assez audacieuses pour la saga. Tout considéré, c’est exactement ce qu’on était en droit d’attendre d’un deuxième volet : le plus libre, après l’obligation de (re)mettre en place, avant celle de conclure. On se dit que l’épisode 7, celui des retrouvailles (chaleureuses/paresseuses), ne faisait que préparer la suite, tandis que le très sérieux Rogue One rappelait la possibilité d’un épique premier degré. L’un et l’autre plutôt convaincants dans leurs registres, on les voit aujourd’hui comme de simples appuis permettant à ce Derniers Jedi de décoller.

On aura aussi assisté au retour des grands projets historiques : Silence et The Lost City of Z sont des films magnifiques, d’une ambition qu’on n’avait pas vue depuis longtemps. Comparé à La Porte du Paradis, par exemple, la forme est peut-être plus standard. Il manquerait aux auteurs américains de 2017 cette faculté d’être à la fois dans le classicisme hollywoodien et le cinéma moderne. Cette réserve faite, les films sont passionnants : le motif du Blanc qui découvre le premier un lieu, une population, débouche sur une réflexion profonde sur l’altérité. Moins celle de l’étranger, de l’indigène (sur ce point le résultat est assez convenu, voire dans le Scorsese légèrement gênant, avec ces Japonais grimaçants), que celle de nos ancêtres européens. Scorsese fait toucher ce que serait une vie habitée par la foi, d’avoir l’esprit entièrement préoccupé par cela, minute après minute, de mettre chaque geste en accord avec une doxa ; Gray une existence où comptent encore, à un degré important, la réputation d’un nom, le devoir… On conçoit que sur le papier, tout cela paraisse banal. Mais l’intensité fiévreuse de l’un, l’élégance et l’intelligence de l’autre, donnent au propos une force considérable. Il faudra revenir un jour plus longuement sur le sérieux, l’honnêteté avec lesquels ces deux cinéastes ont traité de leur sujet conradien – et par ailleurs sur la subtilité de la narration de Gray.

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The lost city of Z

Et on est loin d’avoir tout épuisé. Du côté des auteurs, les frères Safdie reprennent les toxicos et combines du très impressionnant Mad Love in New York et les « recrachent » dans un film de genre plus resserré, s’appropriant parfaitement le motif de la nuit dans la ville où tout dégénère. Globalement salué, parfois jugé frimeur, on lui trouve quant à nous une émotivité peu niable. Nolan, en choisissant de mettre en scène la bataille de Dunkerque, n’est peut-être pas loin d’initier une nouvelle génération de films de guerre : une certaine abstraction n’empêche pas l’expressivité, au contraire, et sur le plan de la narration, de l’incarnation, passionne. Comme comédies/chroniques, The Big Sick invente la parents-in-lawmance et fait la preuve que le Apatow movie peut produire de belles œuvres tardives tandis que Noah Baumbach, dont on a oublié qu’il écrivit avec Wes Anderson il y a dix ans, livre son Tenenbaum, dans son style plus discret (The Meyerowitz Stories). Soderbergh, enfin, passe d’une ambitieuse série historique à un nouveau film de casse, secondaire dans sa filmographie, mais charmeur, avec sa communauté de misfits du sud sympas (Lucky Logan). 4 ans après avoir annoncé sa retraite, voilà qui lui ressemble.

Du côté des acteurs, le Tom Cruise movie (période de transition, le moment de la nonchalance) se porte bien.

(aparté 2) Images

Denis Villeneuve est décidément un cinéaste gâté. Après son film-de-rencontre-avec-des-extraterrestres, le voilà qui, avec Blade Runner 2049, se voit offrir un budget colossal pour mettre en scène des images. Il expérimente, réalise des choses étonnantes, des plus banales aussi. Le résultat est parfois pompier, parfois saisissant. La scène de la femme et de l’androïde superposées, par exemple (comme celle, dans Star Wars, de Rey démultipliée dans sa grotte), montre bien comment injecter de l’art contemporain dans un blockbuster. Tout considéré : un bon film, finalement assez fidèle à l’esprit du premier volet – enchaînement d’états visuels et intrigue minimale.

Pourtant, comme images, celles qui nous ont le plus marqué sont venues non d’une création démiurgique, mais d’un petit documentaire roumain de 1995 sur des cosmonautes russes sorti cette année : Out of the Present. Sans doute d’autant plus qu’il fait suite à tous les grands films dans l’espace récents – Gravity, Interstellar, etc. Sorties hors de la station, réparations et missions diverses, retour sur la terre : des épisodes familiers des fictions américaines se rejouent devant nos yeux, côté soviétique, versant documentaire, il y a 25 ans… Autant de déplacements, qui sur le plan du registre d’image (une certaine rugosité) comme de la réalité décrite, produisent des altérations fascinantes : une des expériences les plus intéressantes faites en 2017 devant un écran.

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Out of the present

Documenter

Il faut redescendre de ces hauteurs pour considérer le rôle, plus modeste, consistant à refléter quelque-chose de notre monde, ou à accompagner l’actualité. Est-ce mauvais signe si ce sont les ratés qui nous viennent à l’esprit les premiers ? Comment est-on passé, en particulier, d’Une vérité qui dérange, documentaire efficace et d’une belle clarté, dans notre souvenir du moins (« à l’américaine », c’est entendu, tout en powerpoints simplificateurs et inspiring stories), à sa suite déliquescente, à peine un film, tenant plutôt du clip de campagne mélangeant tout ? Comment Gitai, hier auteur de l’extraordinaire trilogie de la Maison, se satisfait-il aujourd’hui de cette succession d’entretiens et de tranches de vie récoltés depuis 20 ans qui forment A l’ouest du Jourdain ? Le résultat n’a rien d’indigne, mais on ne voit pas grand-chose de neuf dans cette alternance de motifs d’espoir (la scène dans l’association regroupant mères de victimes israéliennes et palestiniennes) et de pessimisme. C’est un problème, que le documentaire militant mainstream d’un côté, d’auteur de l’autre, n’aient pas mieux à proposer.

A minima, le cinéma nous aura quand même permis d’explorer quelques points « chauds » de la planète. Pour rester, après Gitai, du côté des auteurs installés : Lanzmann nous offre un aperçu par moments frappant de la Corée du Nord hier et aujourd’hui (Napalm), Barbet Schroeder des campagnes de haine anti-musulmans en Birmanie (Le Vénérable W.). La moins connue Sonia Kronlund livre le portrait amusant d’un réalisateur de nanars en Afghanistan (Nothingwood). Persistance du totalitarisme, poids du ressentiment, besoin de divertissement : voilà qui a opportunément accompagné à l’écran les analyses lues dans la presse écrite toute l’année. Comme fiction susceptible de remplir cette fonction, Une famille syrienne était précédée d’une belle réputation. De fait, cela faisait un moment qu’on n’avait pas vu un film s’attaquer à ça : le quotidien en temps de guerre, sous les bombardements, avec des pénuries de toutes sortes, l’eau coupée, et ces individus dehors dont on ne connaît pas le camp… Dommage que le film ait la main lourde sur ses mères courage tenant à bout de bras leurs intérieurs pour maintenir une certaine dignité, malgré la promiscuité, les odeurs, sur ses jeunes femmes passant par toutes les épreuves… Quelques violons en moins sur ces vieilles photos et cette bibliothèque qui occupent, peut-être plus pour longtemps, ce bel appartement (on devine que la famille appartient à la bourgeoisie intellectuelle, choix tactique opérant vu le public occidental visé), et on tiendrait peut-être le grand film attendu sur le conflit syrien.

En Chine, on a suivi la maturation d’Un Jeune patriote, beau premier film qui passe insensiblement du dossier sur le nationalisme à ce qu’on a qualifié de « documentaire d’accompagnement », et le quotidien de non moins jeunes filles ouvrières dans Argent amer. À qui fait écho Bangkok Nites, l’éblouissement de l’année. Un documentaire, mais dont on devine que certaines scènes, non sans maladresse, sont rejouées ; une fiction qu’on imagine avoir été pensée, dans une certaine mesure du moins, avec ses protagonistes. Ce que les deux ont en partage, ce serait une croyance dans la densité des vies humaines. Dans les classes modestes y compris, les individus font face à des choix abyssaux. En montrant à la fois tout ce qui pèse sur eux, toutes les souffrances et aliénations, et malgré cela leur potentiel de création de soi, Bing et Tomita s’imposent comme les cinéastes les plus authentiquement démocrates du moment.

Et « dans nos contrées » ? Signalons une nouvelle célébration des pouvoirs publics chez Wiseman, qui se penche cette fois sur la bibliothèque de New-York, à qui fait écho en France le jeune Antoine Fromental avec son éloge d’une pédagogie novatrice dans A nous de jouer!.

Entre documentaire et fiction, Gabriel et la montagne constitue l’une des propositions les plus intéressantes de l’année. Là où les films précédemment cités tiennent pour acquis qu’il est possible de documenter le monde, y compris l’étranger, Fellipe Barbosa pose la question : que voit-on d’un lieu quand on le visite, que connaît-on d’une personne qui vous a invité pour la nuit ? Le cinéaste dépeint avec beaucoup de mordant son voyageur béat, jeune brésilien doré mort bêtement en Afrique – tout en prétendant lui rendre hommage, mauvaise foi ou dissonance cognitive ? En quête d’authenticité, mais aussi d’attractions touristiques, voire de performances sportives, mi-baba, mi-étudiant Erasmus attardé… Sous ses airs de chronique générationnelle sympa, d’Auberge espagnole pour festivals, avec son dispositif expérimental (le cinéaste a reconstitué le parcours du vrai Gabriel avec un acteur pour l’interpréter, et à ses côtés les individus qu’il a effectivement rencontrés), c’est ce qu’on a vu de plus affûté sur la manière dont on traverse et on regarde le monde aujourd’hui.

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Gabriel et la montagne

Geste à la fois différent et pas sans lien : celui de Laurent Cantet dans L’Atelier. Comment moi, intellectuel parisien d’une cinquantaine d’années, puis-je accéder à des expériences, vies, mais aussi manières de penser, de voir les choses, réellement différentes – en l’occurrence celles d’adolescents du sud de la France ? C’est la question qui semble nous être posée à chaque instant. Tout le film peut se voir ainsi, comme le fantasme d’un dispositif (un stage de réinsertion/résidence d’écriture) permettant d’accéder, ou du moins (car Cantet n’est pas moins lucide que Barbosa) de faire un petit pas vers une altérité. Le film rate des choses par ailleurs (le portrait d’une certaine extrême-droite en 2017, le tournant thriller vénéneux entre prof et élève), mais ce désir-là est intéressant.

(aparté 3) Bulles

Accéder à une altérité, élargir le cercle : s’il est un cinéaste qui n’a pas ce souci, c’est bien Hong Sang-Soo. Son œuvre semble au contraire occuper un espace de plus en plus réduit. Il réalise un film, le présente en festival, rencontre une fille, en fait un film. On n’a pas grand-chose à répliquer à ceux qui nous diraient que ce faisant, il atteint une forme de pureté, l’essence de son cinéma. A titre personnel, comparé à ses réalisations d’il y a dix ans, on mesure surtout la perte de matière et d’expérience. Et il est un peu surprenant de voir la critique le louer aujourd’hui plus qu’alors. Le Coréen se trouve à présent dans la situation fort enviable où chaque parti-pris fera l’objet de toute une exégèse. La fille pleure ? Ne pleure pas ? Se montre plus dure qu’à l’ordinaire, plus douce ? Cela suffit à inspirer dix textes survoltés. En un sens, c’est parfaitement mérité : cette place, Hong Sang-Soo l’a gagnée. On comprend, on partage parfois encore cette curiosité pour ces micro-modulations. Un début de perplexité commence à poindre cependant.

Autre film à avoir suscité un enthousiasme légèrement excessif à nos yeux : Un beau soleil intérieur. Portrait complaisant et nombriliste d’une peintre parisienne jeune quinquagénaire et de ses affres, pense-t-on d’abord. Et puis le scénario se révèle plus malin qu’on ne croyait, plus malin que nous en révélant peu à peu son humour et son recul, vis-à-vis de cette bulle globalement ridicule. « C’est une comédie, mais qui ne le dit qu’à la fin », écrivait en substance un collègue sur les réseaux sociaux. On ne saurait dire mieux. Alors il est bien sûr permis de trouver le geste charmeur, voire (pourquoi pas) génial – l’épilogue n’en est pas loin. L’on peut aussi poser la question de l’utilité d’un film, au fond une satire, sur des personnages et un milieu qu’on aime peu.

L’entreprise télévisuelle

Quoi de commun entre Une vie violente et 120 battements par minute, découverts à quelques semaines d’intervalle cet été ? Le côté rodé, pro, la qualité de l’écriture et de la direction d’acteurs… Plus fondamentalement, la manière de s’emparer de sujets de société, à la fois immédiatement accrocheurs (le banditisme, les années Sida) et « pointus », et de les incarner, dans des personnages et des histoires, un peu à la manière d’un David Simon. Ce que montrent de Peretti et Campillo, c’est qu’on peut faire un film à partir d’un article du Monde Diplo. Après quoi il suffit d’une certaine routine d’écriture, qui ne relève peut-être pas du génie, ni de l’idiosyncrasie, mais qui ne se réduit pas non plus à de l’artisanat, qui suppose documentation, culture (politique, historique, sociologique…), surtout intelligence, et aussi la créativité et la sensibilité suffisantes pour faire vivre tout cela. Voir la manière, dans 120 battements par minutes, dont le personnage de Thibault évolue, comme le film l’aime moins, et nous avec, sans qu’on sache exactement pourquoi. Ou dans Une vie violente, cette scène où l’un des autonomistes mange sa glace nerveusement avant sa première exécution, ou celle à la table des femmes : mères, épouses, sopranesques au plus haut point. L’inspiration télévisuelle, l’inspiration tout court est là. Le cinéma français comme télé HBO : la perspective est emballante. On espère une pluie de nouveaux projets, sur l’éducation, la santé, diverses institutions, aujourd’hui, hier… En la matière, la France a dix ans de retard, mais tout est rattrapable. Très en deçà des deux précités, un film un brin scolaire comme Le jeune Karl Marx montre qu’il y a la place pour ce type de démarche – démarche pour qui le petit écran reste un médium privilégié, la troisième saison du Bureau des légendes en offrant une fois de plus un exemple éclatant.

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Une vie violente

Il est bien sûr permis de préférer (ou d’aimer différemment, pas de raison de choisir) des gestes plus antinaturalistes ou gonflés. Exemplairement Petit Paysan, qui à partir d’un sujet de société ayant pu également déboucher sur un « film HBO » (catégorie fragile, mais on y tient), propose un quasi-thriller, d’autant plus fort qu’il ne semble jamais rien forcer. Ou, pour rester dans le monde paysan, Va, Toto!, magnifique essai fantaisiste et documentaire où anciens et néo-ruraux voisinent avec des animaux. Le réalisateur se filme avec son compagnon, cadre qui multiplie les allers-retours entre la campagne française et l’Inde (c’est assez beau de voir comme ces vies se réarrangent), puis son voisin, avec son impressionnant appareil de sommeil. Et le journal intime fauché de prendre des accents stylisés quasi-guiraudiens.

Dans une moindre mesure, plusieurs propositions viennent confirmer cette vitalité du cinéma d’auteur français : nouveau récit initiatique stylisé, doux, à la frontière du fantastique, avec ces figures d’adultes mi-protecteurs, mi-monstrueux, Le Parc confirme la touche d’un auteur déjà presque trop cohérent. Grave s’attaque crânement au genre (d’horreur), avec un scénario plutôt futé. Jours de France suit la balade dans l’arrière-pays d’un homosexuel suite à une rupture, de rendez-vous Tinder en rencontres plus improvisées. Bonheur académie déçoit un peu une fois son cadre posé, ne parvenant pas à lui ajouter grand-chose, mais ce cadre n’est pas rien (un camp d’été raëlien dont les participants apparaissent finalement moins tordus que banals, dragouillant entre deux ateliers un peu nazes). C’est vaguement houellebecquien, et assez drôle (Laure Calamy et Michèle Gurtner qui tournent autour du chanteur Arnaud Fleurent-Didier pas mécontent dans la piscine). Autant d’objets à qui il manque quand même un truc pour accéder au stade supérieur. Cela dit, en dépit de leur apparente stylisation, quelque-chose passe de l’Hexagone en 2017 : d’écoles de province où l’on bizute pas mal, de femmes d’un certain âge légèrement vieille France, comédienne, libraire… qui croisent la route des baladeurs, mais aussi de VRPs, d’individus en crise qui multiplient séminaires et lieux de rencontres… Les films additionnés, c’est un joli tableau, touchant et triste, qui se dessine.

Pour rester en France, du côté des expérimentations (car c’en est une, en plus de la comédie grand public annoncé) : Le Redoutable impose lui sans difficulté sa superbe. Plus intelligent et moins dogmatique que ses détracteurs, prévisibles et compassés, Hazanavicius se fait l’écho de notre perplexité (celle de 2017) devant une certaine politisation (des décennies passées). Et pour rester sur la question du militantisme, mentionnons en outre son petit frère Problemos, lui aussi gentiment moqueur, et d’une grande drôlerie.

(aparté 4) Twin Peaks, qui ne pouvait pas perdre

Pas d’iconoclasme : on a suivi avec gourmandise, chaque lundi, cette troisième saison si attendue. Curieux toujours, stimulés souvent, touchés parfois. Mais il est vrai que l’enthousiasme quasi-général débordant a pu nous interroger. Comme Hong Sang-Soo, plus encore, Lynch se trouve dans la situation la plus enviable qui soit où chaque choix excite nécessairement, parce que ce choix et pas un autre est fait. Une saison centrée sur Coop, ou sans Coop, ou avec deux, ou trois… On pose la question très sérieusement : comment Twin Peaks aurait-elle pu décevoir ? Là encore (qu’on ne ne nous fasse pas dire), c’est parfaitement mérité. C’est bien parce qu’il a su créer un univers fascinant il y a 25 ans que son devenir nous intéressait forcément. A lire la pluie d’analyses qu’a inspirées cette saison (par exemple celles, très bien, des Cahiers du cinéma), on peut tout de même faire la remarque suivante : devant Twin Peaks, personne n’a jamais cherché que Twin Peaks, et Lynch. Un certain type de critique a fait son retour à cette occasion : centré sur les motifs, les récurrences, les obsessions… On pourrait pinailler, observant le caractère légèrement scolaire, universitaire si l’on préfère, de cette façon de procéder (l’idiotie chez Lynch, le mal, l’électricité…), et par ailleurs le côté fan boy de ces exégèses, souvent à la recherche de clés (« souvenez-vous ce policier caché derrière un arbre au début de la saison 2 »). Mais l’œuvre s’y prête, c’était parfait. A titre personnel, on a été sensible, en particulier, à la bienveillance générale autour de Dougie. Et, la chose a souvent été commentée, au ralentissement du rythme. D’autres aspects paraissent plus attendus, voire reproductibles. Mais ça, ce goût de la douceur, c’est vraiment spécifique.

Pourtant, comme œuvre télévisuelle de 2017, c’est The Leftovers qui s’est imposée pour nous. Imparfaite d’abord (l’étoffe d’une grande série, un négatif de Lost qui passionne, cette fois du côté des proches des disparus, mais une lourdeur pénible aussi), celle-ci s’est affermie peu à peu, jusqu’à ce final parfait tout en hors-champ, étonnamment doux lui aussi. La principale différence avec Lynch, c’est que Lindelof s’inscrit dans une généalogie, l’histoire de la série, initie peut-être une nouvelle génération de projets, en proposant cette espèce de chronique fantasmée d’un deuil à portée cosmogonique. Il y a mille choses à redire, voire à ne pas aimer, mais il y a du frottement, avec le monde, avec d’autres œuvres, avec aujourd’hui… Par contraste avec cet objet quand même assez clos, hors-monde, hors-temps, qu’est Twin Peaks. Rien n’interdit évidemment de préférer ce geste-ci. Pour notre part, on a été plus travaillé par cette création-là.

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The Leftovers

Là encore, l’essentiel n’est pas de choisir. Remarquons plutôt que ces deux œuvres, après Horace and Pete l’an dernier, témoignent qu’une nouvelle ère est en train de s’ouvrir, avec la possibilité de séries d’auteurs totalement délivrées des contraintes de l’industrie. On verra ce que les projets qui viennent font de cette liberté, en attendant celle-ci augmente incontestablement les possibles.

Du cinéma émotif

Quelles images reste-t-il, au moment de conclure ? Trop évident peut-être, mais ce sont des scènes de fin du monde qui nous viennent les premières à l’esprit : ces singes se poursuivant sur une piste de ski abandonnée par l’homme (La Planète des singes), ou ce refuge dans le désert occupé par quelques néo-Peter Pan (Logan), à qui feraient écho les enfants quasiment à l’abandon de The Florida Project, perdus dans des terrains vagues entre deux motels cheap à deux pas de Disneyland. Ou encore ce corps qui meurt et pourrit, et cet androïde qui reste, puis dépérit aussi, à la fin de Sayonara. Le film ne nous transportait pas jusque-là (du post-apocalyptique d’auteur délicat, à la fois indéniablement cinégénique et légèrement convenu, voire compassé), mais cet épilogue introduit une étonnante crudité.

Plus fondamentalement, c’est l’inquiétude qui a été, cette année, le sentiment dominant. On n’en finirait pas de recenser les images, les moments, de ces gilets fluorescents dans la forêt à la recherche du disparu de Faute d’amour aux installations d’art de The Square menaçant de s’écrouler. Dans ce dernier film, la catastrophe est toujours là à guetter : catastrophe bouffonne, certes, mais tout de même. Nolan, plus encore, aura fait du sentiment d’inquiétude son moteur. Interstellar nous faisait éprouver comme rarement notre fragilité dans l’univers, écrivions-nous à sa sortie : pas de terre ferme, rassurante, tout mouvant, minuscule, sous la menace d’un trou noir ou d’un réchauffement. La plage de Dunkerque fait vivre une expérience comparable : terre, ciel, mer, aucun refuge momentané qui ne se transforme en cible. Le monde est un lieu totalement exposé, sans possibilité durable de répit.

Et parfois, le mal gagne. C’est une chose qui nous a frappé dans deux petits films qui ne mériteraient pas qu’on s’y attarde sans cela : Life : Origine inconnue et The Wall. Séries B sans grande importance, si ce n’est qu’à la fin, de manière vraiment étonnante pour des objets de ce type, l’humain dans un cas, l’américain dans l’autre, s’inclinent. Et surtout qu’il y a dans cette défaite quelque-chose qui nous est présenté comme une fatalité : la créature viendra envahir la terre, tandis que l’astronaute qui devait l’empêcher dévie inéluctablement de son orbite. Le sniper irakien continuera d’attirer les soldats US dans ses pièges. Le final du nouveau et intéressant volet d’Alien est dans le même esprit. Il est vrai que dans ces trois exemples, on sent un peu trop l’amusement de scénariste pour que ce pessimisme opère pleinement. Ce reproche tombe, en revanche, pour Creepy : après son incursion ratée dans le cinéma français (Le Secret de la chambre noire), Kurosawa enchaîne avec un grand petit film tordu où le grotesque ne fait pas, au contraire, obstacle à la terreur. De scènes de genre canoniques, tortures crapoteuses dans une cave, surgit la métaphysique. Le film abandonne peu à peu son enveloppe quotidienne pour toucher le mal pur. On a rarement vu ça.

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Creepy

Évidemment, heureusement, l’année ne fut pas d’un seul tenant. Beaucoup de désir a circulé aussi : des premières fois dans Grave et Mate-me Por Favor, premiers films de femmes stimulants entre chronique et genre, du plaisir décuplé avec une créature extraterrestre dans La Région sauvage, un massage à distance particulièrement excitant dans Bonheur académie… Cela dit, force est de constater que sur la question, c’est Téchiné qui, avec Nos années folles, s’est montré le plus pénétrant, et que sa conclusion n’a rien d’optimiste : en se travestissant pour échapper au peloton d’exécution, Paul découvre ce qui le fait jouir vraiment. Profite un temps, mais trop de questions l’assaillent, trop vite : comment concilier cette découverte nouvelle et l’attachement pour la personne qui vous soutient depuis longtemps, et accessoirement l’image qu’on se faisait de soi ? L’ancien déserteur n’a plus la force de chercher une solution un tant soit peu flamboyante : ne reste qu’à s’enivrer et être désagréable. Dans tous les films cités, la jouissance a son coût : les jeunes filles qui explorent sont la proie d’agresseurs, la jalousie et la douleur parasitent tout.

Année inquiète, donc, disons plutôt, pour synthétiser ces apparents contrastes, année émotive. Qui s’incarne peut-être le mieux dans l’appel de l’animal : marcassin de Va, Toto!, vaches et veau de Petit Paysan, cochon transgénique de Okja, qu’on avait injustement oublié jusque-là – en matière de cinéma concentrationnaire et de mélodrame, le sauvetage du bébé cochon sans qu’il soit possible de rien faire pour les autres est terrassant. Vouloir sauver les animaux, sans être tout à fait végétarien : c’est le cas des personnages de ces trois films, ce que n’ont pas manqué de leur reprocher, de manière conséquente, leurs détracteurs vegans (qui pourraient trouver en Chewbacca, ceci n’est pas un trop grand spoil, un porte-parole plus cohérent), c’est notre cas, et c’est le signe flagrant, parmi d’autres, d’une société tout de même sérieusement névrosée.

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Petit paysan

Il est difficile, parlant d’émotions, de ne pas dire un mot du nouveau Pixar : Coco est-il un grand cru ? On hésite encore. Ce qui nous a frappé, c’est d’abord le fait que, les œuvres s’additionnant, se dessine quelque-chose qui ressemble de plus en plus à une mythologie. On nous signale d’ailleurs l’existence d’une intéressante Pixar Theory tendant à prouver que les univers des différents films du studio ne font qu’un (les curieux googleront). Ce qui est certain, c’est que les thématiques commencent fortement à se recouper (la mémoire et l’oubli au cœur de Coco comme l’an dernier du Monde de Dory), y compris quand les cadres diffèrent. Corollaire : il semble qu’on assiste à présent à l’émergence de créations qui investissent des imaginaires, lieux, qui n’étaient pas ceux du studio initialement – ici le Mexique et la fête des morts, qui donne au film sa chatoyance. Demain l’Australie, l’Afrique (l’Europe du Nord et ses Vikings sont déjà pris, par les Dragons de Dreamworks) ? On sent qu’on arrive au moment où la touche Pixar peut être injectée dans des objets a priori plus impersonnels, moins expérimentaux en tout cas, un peu comme l’esprit Apatow a fini par s’étendre à toute la comédie américaine. Coco peut être vu à ce titre comme un fort beau précurseur. Parmi toutes ses idées, on retiendra celle-ci : le monde des morts n’est pas plus éternel que le nôtre. On y reste tant que quelqu’un sur terre se souvient de nous. Et puis on disparaît, à nouveau. Pour aller où ? Personne ne le sait. L’abîme qu’on avait cru conjuré se rouvre. Et ce film qui nous paraissait un peu « rond » (le trépas dédramatisé par les rites, et la chaleur de la famille) se révèle au moins aussi anxieux que les autres.