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Moi, Tonya : tout ce que l’on exige des femmes

Sortie le 21 février 2018. Durée : 2h.

Par Erwan Desbois, le 12-03-2018
Cinéma et Séries

Moi, Tonya est le biopic baroque, réalisé par Craig Gillepsie, de la patineuse américaine Tonya Harding qui passa à la postérité pour une raison malheureuse : sa connexion avec l’agression dont fut victime sa concurrente Nancy Kerrigan, frappée à la jambe dans les coulisses des championnats des États-Unis de 1994. L’affaire était aussi rocambolesque que piteuse, le coupable (commandité par un ami mythomane de l’ex-mari de Harding, dans le but d’envoyer des lettres de menace à Kerrigan pour la pousser à déclarer forfait) ayant agi dans un accès de panique après qu’une succession de mauvais choix et informations a fait dérailler sa mission. Confrontés à une telle bande de pieds nickelés, les inspecteurs remontèrent sans peine le fil et Harding, chargée par le témoignage de son ex-mari, fut condamnée (pour obstruction à l’enquête) à peine deux mois après les faits.

N’ayant pour objectif ni la damnation ni l’absolution de son héroïne, Moi, Tonya replace sa personnalité plus complexe dans une perspective plus large

N’ayant pour objectif ni la damnation ni l’absolution de son héroïne, Moi, Tonya replace sa personnalité plus complexe dans une perspective plus large. Tonya Harding appartient à la classe sociale basse de l’Amérique (l’expression « white trash » est lancée dès les premières répliques du film), tout en possédant un don exceptionnel pour le patinage artistique, à même de la propulser dans l’élite de ce sport. Le récit qui nous est fait de sa vie est un va-et-vient permanent et instable entre ces deux extrêmes ; et dans son déroulé et sa forme, le film se montre aussi insaisissable que Harding. La patineuse ne voulait pas être limitée à son rang d’origine, et bien que n’ayant jamais été acceptée par le milieu auquel elle aspirait, a toujours voulu garder le contrôle et l’initiative sur son parcours (même quand elle n’en avait pas les moyens). Moi, Tonya reproduit par mimétisme ce schéma, en oscillant – comme peut le faire un patineur entre les éléments imposés du programme court et l’invention de son programme libre – entre l’application des codes du biopic classique et une soif de se singulariser.

Cette seconde part n’est pas toujours des plus abouties, avec un succès inégal dans les tentatives de Gillepsie d’apporter du style à sa mise en scène. Certains effets sont moins heureux que d’autres, et leur accumulation (des entretiens avec les personnages en mode faussement documentaire, un récit alternant et confrontant les points de vue, l’intrigue criminelle traitée en cumulant les emprunts formels à Scorsese et aux Coen) menace parfois d’étouffer Moi, Tonya sous le poids de son esthétique. Le film y gagne toutefois une identité certaine, un caractère affirmé qui ne s’en laisse pas conter et qui colle en cela à l’attitude frondeuse de Tonya Harding. Cette concordance entre l’œuvre et son sujet, deux ourses mal léchées et insoumises, est possiblement la clé qui permet au film de toucher si juste quand il se concentre sur le drame personnel de Harding, lien improbable entre Billie Jean King et O. J. Simpson.

Comme Battle of the sexes, Moi, Tonya garde au premier plan l’injustice imposée aux femmes : elles ne peuvent se contenter d’être douées dans ce qu’elles font, elles doivent être en plus et en permanence des femmes modèles – telles que les conçoit le regard déformant de la misogynie

Vers la fin du film, Gillepsie a l’excellente intuition d’intégrer en arrière-plan d’une scène une télévision diffusant le début de l’affaire O. J. Simpson – dont l’affaire Harding/Kerrigan était en définitive une répétition générale quelques mois plus tôt (janvier et juin de la même année) et à une échelle très réduite. Avec Simpson on passera d’une jambe abîmée à un double meurtre atroce, mais l’étincelle (la déchéance d’une star sportive) et le combustible de l’hystérie médiatique (les chaînes TV d’information continue) seront les mêmes. Il s’agit néanmoins là d’une connexion conjoncturelle ; celle entre Tonya Harding et Billie Jean King est de nature plus profonde, rattachée à leur condition de femmes dans un milieu sportif fortement sexiste. Pour King, comme le film Battle of the sexes le relatait, il s’agissait du tennis. Sortant quelques mois plus tard, Moi, Tonya prend le relais en appliquant au patinage le même procédé : raconter non pas seulement l’événement phare d’une carrière, mais l’ensemble des épreuves et vexations ayant jalonné celle-ci sur le long terme.

Battle of the sexes et Moi, Tonya, gardent au premier plan l’injustice imposée aux femmes : elles ne peuvent se contenter d’être douées dans ce qu’elles font, elles doivent être en plus et en permanence des femmes modèles – telles que les conçoit le regard déformant de la misogynie. Billie Jean King remporta le match-exhibition qu’elle accepta de disputer contre un homme, mais dut continuer à cacher son homosexualité. Tonya Harding avait beau repousser les limites de son sport (elle fut entre autres la première à passer un triple axel en compétition), elle était sans cesse sanctionnée par les juges pour son refus de jouer le jeu des stéréotypes sexistes véhiculés par l’univers réactionnaire du patinage – l’image de la jeune poupée sage en tutu, patinant sur de la musique classique, enchaînant les pas de danse gracieux et éprouvés plutôt que les prouesses athlétiques inédites. Le coup de grâce qui lui est porté en fin de parcours, pour mater une fois pour toutes sa dissidence envers la domination masculine, nous heurte aussi violemment qu’elle. Bien que moins directement coupable que les hommes qui s’en sont pris à Nancy Kerrigan, Tonya Harding est plus sévèrement châtiée qu’eux. Ils purgent une courte peine de prison puis reviennent à leur existence, elle est bannie à vie de toute pratique du patinage artistique – effacée une fois pour toutes, sans appel, du paysage où elle dérangeait en cherchant à exister en étant elle-même.