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Pentagon papers : publier ou ne pas être

Sortie le 24 janvier 2018. Durée : 1h55.

Par Erwan Desbois, le 02-02-2018
Analyses et critiques
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Format historique de Playlist Society, cette catégorie regroupe les réflexions, personnelles ou analytiques, sur des artistes et des oeuvres qui nous tiennent à coeur. (Voir tous)

Moins d’un an sépare notre découverte de Pentagon papers du lancement de sa production ; et entre le début du tournage et l’achèvement de sa copie définitive, montée et mixée, il ne s’est même pas écoulé six mois. C’est dire si le film a été mené par Spielberg et son équipe de stars établies depuis des décennies – à tous les postes : Meryl Streep et Tom Hanks devant la caméra, Janusz Kaminski à la photographie, John Williams à la musique… – avec la fougue et l’énergie d’un premier film. Pentagon papers mêle cette énergie juvénile à la sagesse de l’âge réel de son réalisateur, pour mener sa charge héroïque. Celle-ci vise bien sûr en première ligne Donald vous-savez-qui, et les atteintes méprisantes de son administration aux règles et engagements démocratiques ; mais elle est aussi conduite à des fins positives, pour l’Amérique dans son ensemble, sa mémoire du passé et ses choix à l’avenir.

Pentagon papers est le troisième volet de la trilogie réalisée par Spielberg sur l’idéal démocratique,et son maintien contre vents et marées grâce à la séparation et juste application des pouvoirs. Lincoln observait le pouvoir exécutif ; Le pont des espions, le pouvoir judiciaire ; Pentagon papers ajoute à l’édifice le (contre-)pouvoir journalistique

Pentagon papers est le troisième volet de la trilogie réalisée par Spielberg sur l’idéal démocratique, et son maintien contre vents et marées grâce à la séparation et juste application des pouvoirs. Lincoln (2012) observait le pouvoir exécutif ; Le pont des espions (2015), le pouvoir judiciaire ; Pentagon papers ajoute à l’édifice le (contre-)pouvoir journalistique. Le film narre le combat mené par le Washington Post et le New York Times pour informer le public américain du contenu d’un rapport commandité par le Pentagone, consignant l’intégralité, depuis la fin de la Seconde Guerre Mondiale, de la stratégie et des agissements américains au Vietnam – le plus souvent en contradiction avec les discours officiels, ce qui signifie que tous les présidents depuis Truman ont menti à ce sujet à leurs administrés. Nixon, au pouvoir au moment de la révélation du rapport, riposte en cherchant à faire censurer la presse par les tribunaux. Katharine Graham (Meryl Streep) et Ben Bradlee (Tom Hanks) pour le Post, Abe Rosenthal (Michael Stuhlbarg) pour le Times, mènent l’effort de défense. Car tout comme les mêmes droits doivent valoir pour tous les hommes afin de garder leur valeur (dans Lincoln et Le pont des espions), la liberté de la presse devient un vain mot si l’on se contente de publier ce qui est autorisé.

Le film a été critiqué par certaines voix au prétexte qu’il minimiserait le rôle dans cette affaire du New York Times (premier journal à traiter des Pentagon papers, et dont le nom est celui qui apparaît dans le titre de l’arrêt rendu par la Cour Suprême). Mais dans son récit mené tambour battant, Spielberg met remarquablement le doigt sur ce qui rend l’histoire plus intéressante, plus intense, du côté du Washington Post : le fait que la problématique éthique et politique fondamentale, de la place de la presse dans un État, y soit personnifiée par la directrice de ce journal, Katharine Graham. Le scandale des Pentagon papers force celle-ci à choisir entre ses deux vies, professionnelle et mondaine. Le grand écart entre l’exigence de probité et de vérité journalistique d’une part, et d’autre part la fréquentation quotidienne et complice des membres de l’élite politique dirigeant le pays, n’est plus possible une fois mis à nu les mensonges de ces derniers.

L’excellence tranquille de la réalisation de Spielberg installe sans forcer le film bien au-dessus de la mêlée, tout en préservant son tempérament de série B de haut vol et les qualités qui vont de pair

D’une certaine manière tout l’enjeu de cette affaire se cristallise dans la décision de Katharine, ce dont Spielberg est pleinement conscient – il fait de cet instant la clé de voûte dramaturgique du film, et lui prête une mise en scène à la hauteur, digne des meilleurs thrillers hitchcockiens pour saisir et magnifier le coup de téléphone à six participants où Katharine tranche dans le vif. Pentagon papers est parsemé de tels moments, où la mise en scène se fait brillante tout en restant au service de l’intrigue. L’excellence tranquille de la réalisation de Spielberg (la lisibilité lumineuse du découpage, l’énergie qui naît des choix de cadrage et de mouvement de caméra) installe sans forcer le film bien au-dessus de la mêlée, tout en préservant son tempérament de série B de haut vol et les qualités qui vont de pair. Efficacité du récit et du propos, vitalité de la mise en scène (quasiment d’un seul tenant, un seul mouvement : un travelling allant sans cesse de l’avant), et intelligence de la pirouette finale qui raccorde astucieusement avec le scandale suivant, celui du Watergate1.

Pentagon papers tient ainsi, avec talent, le rôle de passerelle entre les événements de Jackie (autre film potentiellement mineur sur le papier, et rendu bien plus grand par la mise en scène) et ceux des Hommes du président. Il rapporte de son détour par le passé bien des choses à dire sur notre société actuelle, comme ces deux films ainsi que Lincoln et Le pont des espions. Dans le regard de Spielberg, les personnes impliquées dans l’affaire des Pentagon papers deviennent les protagonistes d’une limpide démonstration par l’exemple de l’importance, et de la force, de valeurs et de serments qui sont plus que des mots couchés sur le papier d’une Constitution ou d’une Déclaration. Principalement cette phrase, tirée du jugement de la Cour Suprême : « la presse doit servir les gouvernés, et non les gouverneurs ». Elle est filmée en plan serré sur la personne qui l’énonce, afin de lui donner toute la solennité nécessaire.

Tout aussi important est le fait que Spielberg fait dire cette réplique par une femme (Meg Greenfield, éditorialiste au Washington Post, interprétée par Carrie Coon, la merveilleuse actrice de la série The Leftovers). La lutte féministe est une composante majeure de Pentagon papers, via Meg Greenfield et surtout Katharine Graham, femmes dans des sphères de pouvoir – médiatique, politique, financier – ultra-masculines et donc phallocrates. Spielberg sait souligner visuellement la violence de ce constat, de son poids au quotidien sur les femmes ; et il fait preuve d’une force encore plus grande pour accompagner la portée symbolique des actes de ces femmes, en réaction à cette domination. La scène la plus puissante, et marquante, du film est ainsi la marche silencieuse de Graham, à sa sortie de la Cour Suprême, au milieu de femmes trouvant en elle un exemple. Pendant ce temps, le regard masculin dominant dans la société se focalise sur la conférence de presse donnée devant le palais de justice par les représentants du New York Times, tous de sexe masculin.

1 On a là un des nombreux liens directs, en mode mineur ou majeur, entre Pentagon papers et Le pont des espions : le fait de filmer la dernière étape avant une catastrophe (le Watergate, la crise des missiles de Cuba).