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CHEVAL BLANC - Révélations [7,5/10]

Cheval Blanc RévélationsChanson française / 2010. Afin de faciliter l’approche et l’adhésion, afin d’éviter les à priori, il ne faudrait dans un premier temps ne parler que des textes et des poèmes disponibles sur le blog de Cheval Blanc. Pourtant je ne peux pas m’empêcher de faire un lien avec les origines du bonhomme, origines qui ont forcément un écho tout particulier chez moi. Car avant d’être Cheval Blanc et de jouer les chevaliers servants pour la chanson française de qualité, Jérôme-David Suzat a été le bassiste de No One Is Innocent lors de la période hargneuse du groupe (« Utopia »). Son évolution vers des strates plus littéraires n’en est selon moi que plus touchante tant j’ai toujours aimé les écorchés vifs qui passent de la rage pure à la plume éthérée.

« Révélations » est la première partie d’un diptyque intitulé « The Art of the Démo » et dont la seconde partie « Révolutions » ne verra le jour que dans la seconde partie de l’année.

Dès « Les criminelles », la richesse du chant d’exploration linguistique émeut tandis que la ligne mélodique fait le pont entre Leonard Cohen et Jean-François Cohen. Cheval Blanc y tient guitare, piano, batterie et clavier et offre un morceau fleuve sans dépasser les 3 minutes 30. « A la mort du monde » est une magnifique chanson sur l’apocalypse incroyablement pessimiste tout en étant chargée de l’espoir d’un renouveau lointain.

En fait Cheval Blanc représente simultanément les deux versets de la chanson française qui me touchent le plus : en amont la profondeur instrumentale et textuelle de Dominique A (« Le Baiser »), en aval la sincérité émotionnelle d’Alex Beaupain (« Viens dans mes bras »).

« Il n’y pas dans tes yeux ma couleur préférée ». Ce n’est pas grave, ce n’est pas ce que je cherchais. Contre-pied à Arnaud Fleurent-Didier et Erik Arnaud, Cheval Blanc devrait marquer au fer rouge ceux qui ont été élevés par Silvain Vanot.

Note : 7,5/10

>> L'album est en vente sur Bruit Blanc

GONJASUFI - A Sufi And A Killer [7/10]

Gonjasufi A Sufi And A KillerWeird-Rock / 2010. Non content d’avoir publié le formidable « Oversteps » d’Autechre et de s’appréter à nous livrer le nouvel opus de Flying Lotus, Warp nous offre Gonjasufi, machine à mélanger les genres justement produite par Flying Lotus. De Gonjasufi, on ne sait pas grand-chose, quelques infos égrenées, des éléments distillés ici ou là, des rumeurs glanées sur le fil de la toile. A vrai dire à part le fait qu’il est originaire du Nevada, tout reste plutôt flou, au point de susciter comme avec Burial les plus folles suppositions sur son identité (certains ont même rêvé y entendre Sufjan Stevens…)

« A Sufi And A Killer » est un album difficile à situer, une sorte d’electro-punk-soul chantée par un Tom Waits halluciné. Tout ce qu’on peut dire c’est que Warp est de plus en plus imprévisible dans ses choix au point qu’on ne serait plus étonné d'y retrouver signé un groupe de post-hardcore ou de folk cubaine.

Les tâtonnements électroniques restent toujours lo-fi dans l’esprit (« Holidays », « Ancestors ») comme si Gnarls Barkley jouait de la folk. Le groupe apaise (« Dust ») puis crie comme un bluesman affamé (« DedNd »). « She Gone. » a ce côté cirque arménien qui rappelle indéniablement une version folk de System Of A Down. Sentiment non démenti, par le rugueux « SuzieQ » où Gonjasufi est à deux doigts de scander une rage viscéralement rock’n’roll.

On part parfois dans de la BO d’un western hypnotique (« Sheep »), les pistes se brouillent pour former un collage spaghetti psychédélique qui incorpore des samples de toutes les cultures (« Kowboyz&Indians »). C’est définitivement le bordel comme si des dissidents faisaient une fête dans la cave de « Plastic Beach » alors que des invités prestigieux travaillent à la surface sans entrain (« Love Of Reign »).

Parfois un peu bavard, un peu trop aisément funky (« Candylane ») et prônant un fourre-tout parfois fatiguant (« Klowds »), « A Sufi And A Killer » n’en est pas moins une étrange découverte qui devrait révéler à chaque nouvelle écoute des surprises supplémentaires.

D’une hallucinante maturité (« Advice »), Gonjasufi signe ici un premier album souvent jouissif, qui ferait une excellente bande-son pour un futur Tarantino.

Note : 7/10

JJ - JJ n°3 [2/10]

JJ n°3Pop-Folk Suédoise. « JJ n°2 », le premier Lp de JJ (après l’EP n°1) avait considérablement égayé mon été via une parfaite synthèse entre folk, electro-pop et influences africaines. Le grand froid suédois rentrait en collision avec les vents du sud. C’était charmant et apaisant. Autant le dire de suite, je ne m’attendais pas à voir le groupe de Gothenburg sortir un nouvel opus si inconsistant.

Dans ses meilleurs moments « JJ n°3 » ressemble à des chutes de studios de son prédécesseur, comme si les suédois avaient à l’époque écarté les chansons les plus banales et nous les relivraient ici comme une vulgaire compilation de face B.

Dès « My Life », on sent qu’il se passe quelque chose de néfaste, que la voix de Kastlander a perdu tout son charme sucré. A la place des rythmiques qui embrassaient le cœur, on retrouve ici des titres ambiants très froids (« And Now ») et des instrumentations épurées qui n’épousent jamais le chant. L’italo-folk « Let Go » s’annonce comme une charmante invitation à l’ailleurs mais est finalement corrompu par un chorus qui la transforme en BO Dysney.

Il faut bien l’avouer, tout cela manque cruellement de songwriting. Il ne suffit pas de placer ici ou là des samples de ce qui s’apparente à des commentaires sportifs pour se targuer d’une certaine originalité (« Into The Light »). Il ne suffit pas de jouer sur la corde sensible pour instantanément ramener l’auditeur à sa cause (« Light »).

A l’écoute de ce « JJ n°3 », on se demande vraiment ce qui a poussé le groupe à enregistrer si vite un nouvel album tant il y a ici un évident défaut d’envie et de plaisir. A chaque titre on réalise un peu plus que la formation se force (« Voi Parlate, Lo Gioco »), qu’elle essaye de recycler le peu qu’il y a à recycler (« You Know »), tout en essayant de meubler l’album avec des titres à peine finis qui mixent chants lointains et improvisations instrumentales (« Golden Virginia »).

A l’image des titres des chansons qui ornent le tracklisting, JJ semble vidé de toute inspiration, prêt à rendre les armes et à splitter face à cette passion devenue travail.

Note : 2/10

THE BESNARD LAKES - Besnard Lakes Are the Roaring Night [3/10]

The Besnard Lakes Are the Roaring NightPost-Rock candien / 2010. C’est l’histoire d’un groupe auquel je croyais et qui a complètement retourné sa veste. S’est-il laissé endoctriner ? A-t-il eu une révélation ? A-t-il confondu rédemption et isolement ? Le diptyque « Like the ocean, like the innocent » ne démarre jamais. Il prêche. Il prêche sans but. « Chicago Train » radote, tourne en rond sur lui-même. Les nappes de claviers n’en finissent plus tandis que le chant semble mixé à des kilomètres du disque. Quand le titre démarre au bout de 3 minutes, c’est déjà trop tard, l’auditeur a déjà filé sur la piste suivante (ce qui lui évitera au passage le supplice d’un final pompeux). The Besnard Lakes se donne des grands airs de post rock éthéré et voudrait émouvoir comme un groupe d’ambiant. Mais l’on ne se métamorphose pas sous le simple coup de la volonté.


La batterie manque de finesse sur « Albatross » tandis que les chœurs cherchent à masquer l’évidente vacuité de l’instrumentation. Le groupe cherche à se doter d’un charme qu’il a oublié sur les bandes de son premier album. Les artifices noisy ne prennent pas. Le second diptyque, le bien nommé « Land of living skies » a le don de profondément exaspérer. Il faut bien comprendre que chez The Besnard Lakes un diptyque en deux parties n’est au fond qu’une chanson qu’on aurait amputée de son intro d’une minute. C’est vrai que vu comme les titres sont ennuyeux (« The Lonely Moan »), il ne faudrait pas qu’ils durent une éternité non plus. « And This is What We Call Progress » doit être ironique tant cette chanson, plus dans la veine du premier opus, est une véritable récession. Tout ça manque cruellement de mélodies et de surprises, en particulier sur les titres interprétés par Olga Goreas.

Bien heureusement, il y a quelques titres où l’on retrouve The Besnard Lakes là où on les avait laissés comme « Glass Printer » qui remet un peu les guitares et la profondeur du chant de Jace Lasek à l’honneur, ainsi que… ainsi que… en fait non c’est le seul titre.

Blasé par une ordre de critiques paresseux en mal d’inspiration (dont je fais évidemment parti) qui les avaient un peu trop classés dans la catégorie « groupes canadiens post Arcade Fire », The Besnard Lakes a décidé de prendre son envol et de partir loin, très loin, trop loin, vers des contrées qui n’intéressent plus personne, vers un post rock ambiant creux et sans âme.

Note : 3/10

>> A lire également, la critique de Kris sur Dans le mur du son et la critique de Marc sur Esprits Critiques

ERRORS - Come Down With Me [7/10]

Electro-post-rock anglais / 2010. Signé sur Rock Action Records le label du fameux groupe qui vous avait tant déçu en 2008, Errors continue de délivrer sur ce deuxième album une musique tendue, recelant d’harmonies enivrantes. « Come Down With Me » ne connaît pas les rejets, toutes les greffes sont bonnes à prendre pour emmener le post-rock vers de nouveaux horizons.

Pas question effectivement de se laisser enfermer dans le carcan d’un genre. Errors n’est pas là pour reproduire les mêmes erreurs que son mentor. Aux structures éthérées, « Supertribe » rétorque d’une voix déformée par un haut-parleur que les influences sont aussi à chercher du côte de l’électronique allemande. Il y aurait du clash là-dessus que cela ne nous surprendrait pas le moins du monde, et « Come Down With Me » pourrait se voir comme une relecture rock et déterminée de la musique de Röyksopp (« Jolomo »). Le légèrement ennuyeux « The Erskine Bridge » sert d’introduction au très beau « Sorry About The Mess » dont le développement se rapproche d’un Boards Of Canada. Très vite, les accointances n’en finissent plus de transparaître. De l’abstrackt hip hop et de Bibio sur « The Black Tent », aux réminiscence de 65Daysofstatic sur « Beards », Errors maintient les portes grandes ouvertes.

Néanmoins, pas question non plus de renier son identité. Les greffes servent à évoluer, non pas à oublier ses origines. De par son titre et son introduction qui laisse prévoir une explosion chaleureuse, « A Rumor In Africa » pourrait rappeler Yeasayer, mais très vite on réalise que les influences sont définitivement post-rock, et c’est à Tortoise qu’on pense pour ce sens de la mélodie instrumentale où les claviers virevoltent avec les rythmiques. Les bases sont bien là. Malgré une structure qui ne cherche jamais à s’inscrire en porte-à-faux du style, « Antipode » se loge dans le crâne via sa basse très largement surmixée et des mélodies sous-jacentes.

Les greffes finissent-elles par transformer les chansons, où restent-elles les mêmes sous ces nouvelles couches ? Errors est-il un groupe de musiques electroniques aux structures post-rock ou reste-t-il un groupe de post-rock qui essaye de cacher les lacunes du style sous des artifices. N’ayant jamais eu de problème avec le maquillage de qualité, la réponse n’a au final que peu d’importance pour moi.

Post-rock, dérapages électroniques, un charme intrinsèque et de grandes chansons… On aurait vite fait de sortir une formule toute faîtes comme « Errors seront les Cougar de 2010 ». Malheureusement, il manque encore à « Come Down With Me » un peu de corps et de densité pour atteindre les sommets de la puissance évocatrice de « Patriot ». Peu importe, si Errors n’a pas encore fini sa mutation, il démontre déjà ici d’incroyables capacités d’absorptions.

Note : 7/10

>> Quelques titres en écoute ici

ANVIL de Sacha Gervasi [7/10]

AnvilFilm anglais / 2010. « Anvil » est un contre-pied aux pitch trop accrocheurs, la preuve que l’on peut être brillant avec les sujets les plus ardus. Il faut bien avouer que sur le papier, l’idée de suivre un groupe de trash metal et de s’apitoyer sur ses états d’âme est tout aussi excitante que celle de regarder un dvd de Metallica en live avec son psychologue. D’autant plus que aimer Slayer est une chose, se passionner pour le trash-metal en est une autre.

Afin de vous inciter, on vous vendra qu’il s’agit ici d’un true Spinal Tap, que nous avons à faire à un documentaire à fleur de peau d’une émouvante sincérité, et que le film regorge d’une vraie philosophie de vie. Les arguments de ventes ne sont parfois que de criantes illustrations de la réalité du produit...

La force de « Anvil » est de réussir à vous captiver sans utiliser aucun procédé fallacieux, aucune mise en situation forcée, aucun effet de style appuyé. On n’est pas chez Michael Moore, pas question d’utiliser des caméras cachées ou de répéter préalablement avec les personnes interviewées. La matière est là, il n’y a qu’à se servir. Les moyens techniques ne s’élèvent jamais au-dessus de ceux d’un simple reportage télé, au point de visuellement plus rappeler un reportage sur les Twisted Sister sur Empty Vie qu’un compte-rendu de l’état du monde par Yann Arthus Bertrand (sic). Ainsi il ne faudra pas vous étonner d’avoir l’impression d’assister parfois à un Confession Intime ou aux séquences émotions de la Star Ac.

Oui Sacha Gervasi met le monde à terre rien que par la force du propos et par la puissance du charisme des deux membres fondateurs du groupe. Oui « Anvil » est avant tout un film de couilles, une histoire d’amitié solide entre Steve "Lips" Kudlow et Robb Reiner. Bien plus que Jim Carrey et Ewan McGregor dans « I Love You Phillip Morris », ils forment définitivement le couple de l’année et démontrent qu’un vrai groupe c’est tout autant une histoire d’hommes qu’une histoire de chansons. Bien que musicalement anachronique, le groupe véhicule une image qui n’a jamais été autant d’actualité via un message qui peut s’appliquer bien au-delà des sphères du monde artistique.

Que se soit lorsqu’il présente ses tableaux, ou lorsqu’il explique combien son père, rescapé des camps, n’avait que pour seul souhait qu’il soit heureux, Robb Reiner possède un flegme qui crève l’écran et qui complète la folie furieuse de Lips. Non définitivement, ces deux là possèdent tellement de charisme visuel qu’on pourrait presque dire qu’ils se sont définitivement trompés de voie.

Note : 7/10

PS : J’ai écouté « This Is Thirteen » leur treizième album et on ne peut définitivement pas jeter la pierre au type d’EMI pour les avoir éconduit :)

>> A lire également, la critique de Rob Gordon sur Toujours Raison et l'article de Olivier sur Where is my Song ?

EDVARD MUNCH ou l'anti-Cri (A la Pinacothèque) [4,5/10]

Edvard Munch ou l'anti-CriExpressionnisme norvégien / du 19 février au 18 juillet 2010 / Paris. Rien qu’à l’intitulé de l’exposition, je savais que la Pinacothèque allait une fois de plus me laisser perplexe. « Edvard Munch ou l'anti-Cri », voilà bien une accroche qui me laisse pantois, un peu comme si on vous avez présenté « Kid A » de Radiohead comme « l’anti-Creep ». Dès les premiers instants, « Le Cri » nous est annoncé comme une œuvre presque mineure et anecdotique dans la carrière d’un Edward Munch qui ne serait d’ailleurs plus un expressionniste mais un croisement entre Picasso, Braque, Dubuffet et Pollock. C’est vraiment comme si on vous rappelait à quel point vous êtes cons de penser que Soundgarden ce n’est que « Black Hole Sun ».

En passant la Pinacothèque vous rappelle également à quel point ils sont géniaux et combien, fidèle à leur esprit d’origine, ils ne font rien comme tout le monde. « Edvard Munch ou l'anti-Cri » ne sera d’ailleurs constitué que d’œuvres issues de collections privées ; pas question de se mélanger avec les autres institutions.

Enfin heureusement, on vous rassure, on vous dit que vous allez découvrir un artiste exceptionnel, peut être un des plus grands génies du XXème siècle, un peintre qui a repoussé les limites de la conception en faisant subir à ses œuvres les pires traitements. Le discours est bien rodé mais ne sera malheureusement jamais illustré.

Non la majorité des textes s’attarde sur des éléments de vie qui ne sont jamais remis dans la perspective de l’homme et de l’œuvre. On vous dit « Des retrouvailles avec Tulla Larsen, le 12 septembre, se terminent de manière dramatique. Pendant une violente dispute, il se blesse d’un coup de revolver à la main gauche. La perte d’une phalange rappellera à Munch toute sa vie cet épisode tragique » mais on ne vous dit pas si l’homme était torturé, s’il était à deux doigts de tuer son amour. Non on ne crée pas de ponts entre les événements et les œuvres. On préfère vous débiter des vérités qui ne semblent après analyse n’avoir aucun fondement : « Le désordre hématologique qui nappe de rouge jusqu’aux maisons, rivages et ciels, et les germes délétères qui contaminent les figures erotisée (Madone) d’une sexualité animale relient l’œuvre de Munch au corpus élargi des philosophes et mystiques – de Schopenhauer à Kierkegaard et de Svendenborg à Strindberg -, aux écrivains et artistes d’un symbolisme teinté de néo darwinisme […] » et blabla et blabla. Je n’ai même pas eu le courage de finir la phrase.

Je ne suis nullement sensible à Edward Munch. Je trouve les « Madones », « Vampire » et « Harpie » à la limite du mauvais goût, et « Deux femmes sur le rivage » m’évoque un Dark Vador qui se confesserait à Princesse Leia. La majorité des œuvres ne me touchent pas, les esquisses me semblent presque anecdotiques et les lithographies dégagent un aspect fond de tiroir (« La mort d’Alpha »).

C’est vraiment dans ses seuls moments de tristesse que le peintre réussit à m’émouvoir. « Tête de fillette » impose un regard aussi perdu qu’angoissant, tandis que les « Nu pleurant » et « Nu agenouillé » déploient une vraie mélancolie amplifiée par une pudeur volée. « Le baiser » tout comme le fantasmagorique « Visiteur à Ekely » semblent cacher un drame humain, une rupture passée ou à venir.

Peut être qu’avec une mise en scène différente et une affluence moindre, « Edvard Munch ou l'anti-Cri » m’aurait autrement touché. Mais là, je n’y ai ressenti ni la force des thèmes, ni cette génialissime diversité qui m’est plus apparu comme un dommageable éparpillement.

Note : 4,5/10

A SINGLE MAN de Tom Ford [8/10]

A Single Man Film américain / 2010. [Attention Spoilers] J’ai toujours aimé penser que les environnements dans lesquels les artistes évoluaient n’étaient que des supports interchangeables, et que le besoin de dire des choses, d’exprimer des sentiments n’étaient pas corrélé au fait d’avoir appris la guitare dans sa jeunesse ou d’avoir été un rat de bibliothèque. Bref, j’ai toujours aimé l’idée un peu galvaudée que l’artiste était universel et que les ponts entre les différentes formes d’art étaient nombreux. Je parle évidemment ici plus de Adam Jones de Tool et de Vincent Gallo que de Jared Leto et Michel Gondry (on peut le dire maintenant que Oui-Oui c’était pas très bien ?). Pourquoi cette introduction me direz-vous ? Tom Ford n’est après tout « que » couturier et « A Single Man » constitue ainsi ses premiers pas dans le domaine artistique. Il ne faut pas mélanger artistes et artisans. On pourrait débattre longtemps autour de ce thème on ne peut plus récurrent, mais partons pour l’instant du principe qu’il y existe des similitudes entre la démarche artistique cinématographique et la création stylistique de haut niveau (Gucci et Yves Saint Laurent). Effectivement, une telle hypothèse permet de légitimer l’évidente sophistication de « A Single Man » et de passer outre les ralentis poseurs et les ambiances mélancoliques aux effluves de spots pour parfum. Acceptons que ses éléments fassent juste partie du background culturel de Tom Ford et que l'essentiel soit ailleurs.

Car oui il y a bien des choses essentielles dans ce premier long métrage. Comme toutes les premières œuvres, celle-ci en dit long sur son auteur. Le choix de l’adaptation du roman de Christophe Isherwood n’a rien d’hasardeux tant il semble permettre à Tom Ford d’extérioriser des sentences clefs qu’on imaginerait bien avoir dormi pendant des années entre deux feuillets d’un calepin Filofax. Le jeu sur cette solitude si pesante, sur ce manque qui pourrait pousser au suicide n’est souvent qu’une mise en scène pour dévoiler ce besoin que nous avons tous de nous faire peur. Il est troublant de voir George Falconer (interprété par l’impeccable Colin Firth dont le brio nous fait d’ores et déjà oublier sa future prestation dans « Bridget Jones 3 ») se moquer du trop plein de dramaturgie de Charley, alors qu’il cherche lui-même à se donner des frissons.

Durant cette journée qui ne cesse via de nombreux plans d’horloges d’appuyer sur le peu de temps qu’il lui reste à vivre, George Falconer ne cessera de chercher des moments instantanés de bonheur qui pourraient potentiellement modifier sa décision. Ainsi à chaque fois qu’une émotion, qu’un ressenti lui rende son humanité, la colorimétrie de l’image s’épanouit et gagne en brillance. Les teintes et les textures ne cessent de donner un deuxième niveau de lectures aux scènes, comme si la luminosité servait à mettre en exergue les émotions indétectables autrement chez ce personnage qui ne laisse jamais rien transparaître. L’exercice stylistique est complexe et Tom Ford s’en sort comme un vieux briscar expérimenté en ne cessant d’alterner classicisme et modernité.

L’ironie de la mort de Falconer, qui décède d’une crise cardiaque alors qu’il venait justement de renoncer à celle-ci, peut paraître légèrement maladroite mais permet au réalisateur de maintenir sa continuité « humoristique ». La vie se joue des gens comme les gens se jouent des autres gens.

Note : 8/10

>> A lire également, la critique de Rob Gordon sur Toujours Raison

CLARA CLARA - Confortable Problems [8/10]

Clara Clara Confortable ProblemsIndie Rock français / 2010. Pas étonnant que l’on emploie si souvent l’expression « coup de cœur » lorsqu’il s’agit de musique. Il faut dire que s’emballer sans retenue pour un disque c’est un peu comme tomber amoureux : ça n’arrive que lorsque vous vous y attendez le moins (et pourtant Dieu sait que je ne suis pas friand des formulations toute faîtes des magazines féminins). Pouvais-je m’attendre à une réaction si épidermiquement positive en glissant « Confortable Problems » de Clara Clara dans la platine ? D’avant ce premier contact, je n’ai que de vagues souvenirs. Peut-être qu’une amie avait déjà évoqué le phénomène devant moi. Peut-être que nous nous étions déjà entraperçu à un concert. Peut-être que j’avais déjà pris une bière sans le savoir avec François Virot. Peut-être ; peut-être pas. Je n’ai que des brumes d’images. Il me semble bien revoir la pochette de « AA » le premier album traîner dans un recoin de ma chambre, mais je ne me souviens pas l’avoir écouté.

Alors que je ne savais même pas ce que je cherchais, ni même si je cherchais quelque-chose tout court, Clara Clara s’est imposé à moi comme l’élément manquant de l’instant. Ce que je voulais c’était du rock brut, jouissif et généreux qui n’aurait pas pour autant négliger les expérimentations, et « Confortable Problems » était l’œuvre qui répondait définitivement le mieux à ce cahier des charges.

Dès « Paper Crowns », je retrouve la folie de Death From Above 1979. Ca joue vite et violemment tout en transpirant de mélodies. Je m’abandonne à cette basse droguée à la distorsion qui rappelle inévitablement Lightining Bolt (« Confortable Problems »). Je m’émerveille devant ces claviers vintages et popisant qui égayent ces huit courants d’air électriques (« Versus Education Of Artistic Peace »).

Je sais qu’il est mal de chercher dans le passé des points de comparaisons lorsqu’on se lance dans une nouvelle histoire, mais ici il ne s’agit que d’arguments qui justifient le présent. Alors oui il y a un côté Fugazi de par cette approche math rock décomplexée, et oui les harmonies vocales joliment rugueuses peuvent rappeler l’âge d’or de Franck Black (« Lovers ») ! Mais avant tout ce que j’aime chez Clara Clara, c’est cette capacité à piquer des riffs au rock le plus hypé et à en tirer des chansons complexes et bizarroïdes (« Under The Skirt »).

A la fois sombre et joyeux, profond et dansant, « Confortable Problems » est le disque parfait pour faire la jonction entre deux saisons. Clara Clara est une tempête emplie de chaleur et de folie et une mauvaise métaphore m’obligerait à prétendre qu’elle porte en elle la foudre.

Note : 8/10

>> L'album est en écoute ici

THE KNIFE (with Mt. Sims et Planningtorock) - Tomorrow, In A Year [7,5/10]

The Knife Tomorrow, In A YearOpéra électronique suédois / 2010. Si des chansons comme « The Captain » pouvaient laisser supposer des orientations futures déconcertantes, nul doute que les aficionados de « Silent Shout » et titres comme « Neverland » et « Marble House » tomberont des nues à l’écoute du nouvel album de The Knife. Effectivement après l’épisode Fever Ray, Karin et Olof Dreijer ont décidé de radicaliser le propos sur « Tomorrow, In A Year ». Armé d’un concept aussi ambitieux qu’opaque, le duo suédois a décidé de s’entourer de collaborateurs comme Mt. Sims, Planningtorock et la cantatrice Kristina Wahlincafin afin de mettre en œuvre un opéra inspiré de la vie de Charles Darwin et de son ouvrage « L'Origine des espèces ».

Le concept est ardu car il s’agit bien évidemment d’un opéra électronique à fortes connotations expérimentales. Dès « Epochs » et « « Geology », on sait que The Knife ne fera rien pour nous ménager et livrera un album égoïste qui n’aura pour unique objectif que d’assouvir la folie de ses créateurs. Les voix aigues se posent sur des distorsions sonores dénuées de toutes mélodies, tandis que certaines plages se résument à une succession de crissements qui varient sur différentes fréquences (« Variation Of Birds »).

Mon intention première était donc de louer la démarche mais de conspuer ces collages sonores sans queue ni tête que même la Fondation Quartier n’aurait pas accepté pour égayer une exposition post-moderne. Effectivement « Tomorrow, In A Year » est un disque d’une rare prétention qui ne cesse de toiser l’auditeur de haut en le renvoyant à sa propre petitesse d’esprit. Tantôt désagréable, tantôt manipulateur, The Knife s’y perd, comme s’il n’avait pas été en mesure de finaliser leur travail et que tout l’album n’était composé que d’exercices de style de studio (« Letter to Henslow »). C’est cela ! Bien au-delà des inepties expérimentales, c’est surtout cette impression de se retrouver face à des chutes de studio qui agace le plus (« Schoal Swarn Orchestra »). En comparaison de certaines parties de cet album, « Monoliths & Dimensions » de Sunn O))) semble être un modèle d’accessibilité, tant le drone métallique semble plus chaleureux que le drone électronique.

Et pourtant aussi insupportable puisse être ce « Tomorrow, In A Year », une étrange force m’oblige sans cesse à y revenir, comme si l’album recélait un mystérieux trésor et que je refusais de m’enfuir sans me l’être approprié. Une insondable beauté se cache ainsi derrière des chansons comme « Upheaved » et « Annie’s Box », tandis que la fin de l’œuvre révèle de grands frissons psycho-émotionnels avec le shamanique « Colouring Of Pigeons » et le technoïde « Seeds ».

Oubliez l’ennui et plongez dedans sans retenue car rarement un disque aussi peu concerné par le plaisir auditif aura été si intriguant.

Note : 7,5/10