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BATHS - Cerulean [7/10]

BATHS - CeruleanElectro Américaine / 2010. Les rouflaquettes épaisses qui entourent le visage, les lunettes qui déforment légèrement le regard, les joues un peu gonflées qui s’accordent avec un corps un peu grassouillet, Will Wiesenfeld aka Baths est un geek de style Elvis, de ceux qui aiment bidouiller la semaine et errer le samedi soir dans des clubs où ils se déhanchent sous les assauts de la musique et du vague à l’âme, de ceux qui finissent toujours par se lier d’amitié avec un type au bar qui leur offre première partie et reconnaissance (Daedelus dans le cas présent, qui présentera également Baths à son futur label Anticon).

De Madlib à Flying Lotus, Los Angeles, dont Will Wiesenfeld est originaire, est devenu un véritable repère pour beatmakers qui aiment souffler le chaud et le froid, la soul et le jazz, une ville où les machines poussent au bout des doigts et où des doigts poussent sur les machines. Mais Baths ne surfe pas sur un courant d’air, il a posé des fondations solides et a su construire son atelier avant l’hiver. S’il passe ses journées à errer dehors, à jouer au phonographe et à voler des sons naturels (« Rain Smell » sent vraiment l’herbe mouillé) qui le rapproche de la pureté de Boards Of Canada (« Rafting Starlit Everglades »), le soir venu, il s’attelle à sa table, prend l’apéro avec guitares et basse qu’il réenregistre et retravaille, avant d’enfin une fois le monde endormi poser sa voix.

Tout au long de « Cerulean » on imagine une version du « Stick To My Side » de Pantha du Prince avec Panda Bear au chant revue et corrigée à travers le spectre de l’abstract hip hop (« Hall »). C’est de ça qu’il sera souvent question ici, de l’abstract hip hop, de Animal Collective mais aussi de Warp, autre label chez qui Baths n’aurait pas déteint. Du coup, on finit toujours par se demander qui a trompé qui pour qu’on se retrouve avec autant d’enfants illégitimes ! Sur « Lovely Bloodflow » on se croit d’abord chez Tv on the Radio avec ce chant psychédéliquement sensuel avant de réaliser que les drilles sont bien ceux d’Aphex Twin. Puis juste après « Maximalist » abuse du glitch à la Prefuse 73 avant de se comporter comme le « Arche-Limb » de Depth Affect ! Ca name-drop de partout ! On ne sait plus qui est le fils de qui, de quoi. L’album devient un jeu de combinaison, Dirty Projectors copule avec Boom Bip, Blockhead prend dans ses bras Yeasayer !


On sent bien que Baths n’est pas un faiseur qui fait mumuse le dimanche avec des boutons, qu’il n’est pas le genre de type qui rajoute trois bling bling sur les vinyles de papa. Non on voit tout de suite en lui le travailleur, celui qui ne quitte jamais sa trousse à outil et qui exploite la moindre de ses émotions. C’est une musique qui a besoin d’être jouée.

Les nombreuses fluctuations dans les circuits électroniques n’y font rien, « Cerulean » s’avère particulièrement organique, au point même de peser parfois. Baths a tellement mis ses trippes dans cet album qu’il en fait souvent un peu trop comme sur « You're My Excuse to Travel ». Même si l’on reste abasourdi par ses structures complexes et ses développements imprévisibles, on finit à un moment ou à un autre par le trouver trop maniéré (sur « Indoorsy » par exemple) voir ennuyeux par trop plein de perfection (« Departure »).

Mais au final, la plaidoirie possède une rhétorique sans faille - Love this is a dark world and I’ve lost focus, please tell me you need me - à laquelle on a envie d’adhérer (« Plea »), et du coup Anticon a par la même trouvé son Bibio.

Note : 7/10

>> Quelques titres en écoutes sur MySpace
>> A lire également,
la critique de B2B sur Chroniques Electroniques

DAN SARTAIN - Dan Sartain Lives [7/10]

DAN SARTAIN - Dan Sartain LivesRock Américain / 2010. On peut vouloir réinventer le blues, on peut aspirer à remettre au goût du jour le rockabilly, on peut chercher à insuffler une rage punk dans l’histoire mais, contrairement à ce que laissent penser les chansons, les ambitions de Dan Sartain ne sont pas là, pour la simple et bonne raison qu’il n’est pas question de relecture ici mais juste d’appropriation et de réponse au modèle familial. Dans « Dan Sartain Lives », il y a du Little Richard et du Chuck Berry mais il n’y a aucune incursion folk, aucun des dérapages hippies qu’auraient impliqué une version 2010 du genre.

Sur la pochette du précédent album « Join Dan Sartain », le jeune chanteur se tirait une balle et éclaboussait l’immaculée pochette blanche. Mais si ce nouvel album porte en lui le mot Lives, il ne faut pas y voir un changement d’orientation ou une quelconque rédemption, mais juste le reflet d’une musique toujours sur la tangente entre envie de mourir et de fuite en avant.

Bien que du haut de ses 25 ans, Dan Sartain reste définitivement enfermé dans le tout début des années 60, il n’en reste pas moins une alternative contemporaine authentique à l’hyper-productif Jack White qui brûle ses cartouches plus vite que son nombre au sein d’albums à la qualité de plus en plus discutable. Que ce soit sur « Bohemian Grove » ou encore plus sur « Voo Doo », on retrouve ces riffs garage qui malgré le passif respirent d’une évidente sincérité. Le leader des White Stripes produit d’ailleurs certains titres de ce « Dan Sartain Lives ».

Comme sur « Join Dan Sartain » (confère « Guns and Knife »), l’album contient de nombreux soubresauts punk (« Walk Among The Cobras »). Oui sous les mélodies vintages de « Bad Things Will Happen » et ses velléités universelles, il y a un véritable esprit punk. Un esprit qui, bien que ne flirtant que ponctuellement avec la politique, irrigue l’univers de Dan Sartain, de ses clips à ses concerts à sa voix.

Come on to my Atheist Funeral...

Note : 7/10

>> « Dan Sartain Lives » est en écoute sur Spotify

VIERNES - Sinister Devices [7/10]

VIERNES - Sinister DevicesIndie Pop Américaine / 2010. L’histoire est bien connue : les rêves adolescents se laissent peu à peu compromettre par la réalité du quotidien, on se dit pour se rassurer (et aussi parce qu’on est encore trop jeune pour ne plus y croire) que l’on consacrera coûte que coûte son temps libre à la création. Puis la fatigue s’avère plus importante que prévue, les membres ne suivent plus, la tête s’affale dans un cocon irréel. La coup de boost que permettait d’antan la bière de fin de journée, suffit à peine à conférer la motivation nécessaire pour réitérer l’opération. C’est cela que Viernes essaye encore de nier : ce quart de siècle qui vient de passer mais qui ne doit pas détruire la conciliation. Certains font du sport, certains se retrouvent hebdomadairement au night-club, chacun a ses habitudes, cette mini-routine qui permet de s’échapper au sein de la plus grande routine. Les floridiens Alberto Hernandez et Sean Moore eux font de la musique, comme ça une fois par semaine, le vendredi lorsque le corollaire du casual Friday leur permet de quitter le travail un peu plus tôt.

On pourrait penser qu’il n’y pas lieu de s’échapper de climats aussi bien viellant que celui de la Floride, mais au contraire c’est quand la chaleur du quotidien endort le plus les sens, que la dream pop se doit d’être la plus rugueuse. On sent chez Viernes la nécessité, l’obligation vitale comme si Robert Fripp venait injecter une bonne dose de psychédélisme dans le rêve (« Regressive Soul Pollution »). On imagine bien d’ailleurs le recours récurrent au Frippertronics.

D’un côté des nappes accueillantes, de l’autre des beats soutenus, au milieu une voix qui répète en boucle « Entire Empire ». On sent qu’il n’y a pas ici des heures et des heures de travail sur le songwriting et sur les structures mais le besoin de produire, le besoin de sortir des chansons même si elles doivent se passer de canevas ; un besoin essentiel au point de considérer la moindre démo (« Ancient Amazon / New Fashion ») comme un cri du cœur qui nécessite d’être publié tel quel. Il en résulte un certain paradoxe, l’impression que le groupe s’évade du quotidien sans calcul mais qu’en même temps le nuage sur lequel il flotte a été testé, contrôlé et certifié (« Honest Parade »). Entre une salve de shoegaze (« Sinister Love ») et l’attaque d’un piano soutenu par des cordes rappelant Field Music (« Faulty Investments »), Viernes reste légèrement plombé par la nécessité du remplissage, par ce travail quotidien qui empêche de se consacrer à la musique, et les titres ambiant acid comme « Liquid Tunnel » ne font pas tout à fait illusion.

Mais au final, grâce à une maîtrise des échos et des réverbérations et via une approche plus organique, Viernes fait penser à un Beach house plein d’aspérités. Imparfait et humain mais toujours ambitieux, « Sinister Devices » regarde son nuage s’enorgueillir de pluie et toiser le monde de sa légèreté pesante.

Note : 7/10

>> « Sinister Devices » est en écoute sur Spotify

THE KILLER INSIDE ME de Michael Winterbottom [4/10]

THE KILLER INSIDE ME de Michael WinterbottomFilm Américain / 2010. Animé par une volonté politique (« Welcome to Sarajevo »), par un besoin de raconter des histoires entre fiction, biographie et documentaire et par l’envie coquine de désarçonner le spectateur (« 9 Songs ») le tout en restant toujours cool et branché (« 24 Hour Party People ») Michael Winterbottom est devenu un cowboy qui tire dans tous les sens sans prendre le soin de viser, et au final beaucoup de balles sont perdues pour peu de cibles touchées. « The Killer Inside Me » souffre de cette incapacité à se poser sur un thème, de cette confusion entre les choix dictés et les choix pensés. D’abord citoyen cartésien et manipulateur qui murit depuis des années une vengeance contre l’homme qui est responsable de la mort de son frère, Lou Ford se transforme en quelques semaines en tueur impassible qui frappe les femmes à mort sans mobile. Sur le papier, une telle évolution peut s’avérer intriguante et susciter des questions sur les thèmes du meurtre comme fruit défendu et de savoir si l’homme tue par nécessité ou s’il s’invente une nécessité pour tuer. Malheureusement le film prend garde à ne jamais mettre les pieds là où il pourrait se laisser déborder par la réflexion et évite soigneusement tout analyse de fond. On pourrait louer le fait que Michael Winterbottom ne rabaisse pas le spectateur en lui livrant de manière trop frontale les clefs, mais la vérité est qu’il ne semble lui-même pas comprendre le pourquoi du comment du comportement du personnage de Jim Thompson. Du coup le film ne tarde pas à s’écrouler sous un déséquilibre pesant : d’un côté l’aspect psychologique qui est laissé à l’abandon à grand coup de mélanges hasardeux entre viol d’enfant, traumatisme sado-masochiste et culpabilité, le tout saupoudré d’une petite dose de folie et de vision délirante de diapositives imaginaires - Rousseau rigole de tout ce pataquès pour quelques claques sur les fesses tandis que les psychiatres s’arrachent les cheveux devant ce puzzle dont les pièces ne concordent pas ; de l’autre une lisibilité trop forte au niveau des intentions secondaires où l’on nous surligne au marqueur rouge que Lou Ford n’a pas le profil de l’assassin et qu’un tueur peut se cacher derrière chaque être humain, derrière voisins, collègues et amis. L’habit ne fait pas le moine, soit.

Parallèlement à ce postulat, « The Killer Inside Me » est sensé fonctionner sur deux soi-disantes scènes de violence froides et ultra-réalistes. S’il n’y a pas matière à trouver cette violence vaine et gratuite, on reste vide face à la terreur : le sang ne se glace pas, Jessica Alba reste inexpressive, la brutalité ne passe que par le visage déformé et jamais par les regards. Il n’y a rien ici qui puisse rappeler le traumatisme de la scène du viol du « Irréversible » de Gaspard Noé, car bien que souhaitant jouer sur le même niveau, Michael Winterbottom évite le plan séquence étouffant et n’affronte pas les pesantes secondes de la destruction. Non si comparaison il devrait y avoir ce serait plus avec la prenante introduction de « Irréversible » et avec la haine d’un Albert Dupontel armé d’un extincteur ; et c'est là qu'on réalise encore mieux les effets en demi-teinte de « The Killer Inside Me ». Ici ce n’est que démonstration qui n’offre même pas le luxe d’être jouissive ou subversive, une sorte de violence en toc qui se focalise sur des gros plans et oublie de prendre de la densité par le contexte. Ainsi l'autre décalage qui ne tarde pas à peser sur le film est celui du traitement de la sexualité face à celui de la violence : un corps sanguinolent, oui ; un corps nu non ! Certes, nous connaissons les clauses contractuelles des acteurs, mais ne fallait-il pas alors porter son choix sur une autre que la fade et pudique Jessica Alba ? Car au fond on se serait bien passé de ces poses lascives et surjouées tirées d’une pub pour un parfum.

Le reste du long métrage n’est qu’ellipses, ambiances convenues et artifice de films indépendants. On s’interroge sur le sens, sur cette expressivité des rapports physiques qui n’arrive pas à ses fins, qui ne choque pas. S’il s’agissait juste de mettre en scène un personnage ignoble tout en lui assurant la sympathie du public, on se dit que le pari va moins loin que la première saison de Dexter.

Finalement, il n’y a que le casting masculin qui fonctionne : Casey Affleck est magnétique, il joue tout en retenue sans jamais viser l’Oscar et génère le doute via ses expressions équitablement dosé entre impression de naïveté et génie manipulateur, tandis qu'en face de lui Elias Koteas habite l’espace et que Bill Pullman n’a besoin de plus de quelques secondes pour dessiner les contours.

Note : 4/10

EELS - Tomorrow Morning [6/10]

EELS - Tomorrow MorningIndie Rock Américian / 2010. On ne sait plus trop s’il y a encore une vie humaine qui habite Mark Oliver Everett, on se demande sincèrement s’il n’a pas été happé par la musique, s’il est encore autre chose que les personnages qu’il décline dans ses chansons. Le refuge est devenu la résidence permanente. Dorénavant, se déplacer, travailler, dormir, tout n’est plus que créations de nouveaux titres. La trilogie « Hombre Lobo », « End Times » et « Tomorrow Morning » se clôture sans se clôturer. Il n’y pas de fins, pas d’explicitation du concept. Eels reste enfermé dans Eels porté par les courants d’air successifs qui parcourent la maison vide de E, un jour du rock, le lendemain de la folk, plus tard de l’electro. On en retire juste des restes de rédemption et un peu d’espoir pour le futur. Cependant on ne sait jamais s’il s’agit de déclarations inopinées ou si un vrai fond habite les nouvelles directions. E chante « Baby loves me, and she's smarter than you! » mais l’on se demande s’il n’essaye pas de se convaincre lui-même, impression confirmées par la faible teneur de ce « Baby Loves Me ».

Pourtant, comme à chaque fois, il est toujours agréable de suivre ses divagations le temps de quelques chansons où l’on sent que travail, passion et catharsis se retrouvent enfin l’espace d’un instant. Le chant se fait alors intimiste et porté par des arrangements touchants (« This Is Where It Gets Good » et « I'm a Hummingbird ») et les entrainantes ritournelles pop du passé trouve à nouveau leur voie radiophonique (« Spectacular Girl »). S’il n’est pas toujours à la hauteur de ses responsabilités, on ne pourra pas dire qu’il n’y met jamais du sien.

La dévotion à la cause a beau être irraisonnée, elle prouve l’attachement à l’entreprise créée il y a bientôt 20 ans. Même le dimanche, lorsque la petite église communale accueille E avec le charme des vitraux désuets, il ne peut s’empêcher d’un air las de prendre le micro, et de prononcer tout en conservant l’expression de celui qui est venu pleurer ses proches disparus, la plus gospel soul des messes. Il ne cherche pas à faire son intéressant, il fait juste les choses comme ça, comme l’instant présent lui dit de le faire (« Looking Up »). Pas étonnant avec ce genre de comportement qu’il ne puisse s’empêcher d’aller copiner avec la chorale de sa nièce lors de la première kermesse venue (« Mystery Of Life »). Rien n’est vital mais tout est certain. Il ne s’agit que de la bande originale d’une vie qui n’est pas la nôtre, mais les cloches de Noël sonnent pour tous (« The Man »).


Des mélodies eelsiennes se manifestent le soir sur le journal intime quand la solitude pousse l’homme à se replonger dans ses souvenirs. Il ne s’agit pas d’essayer de dupliquer le passé mais juste de souligner qu’on ne l’a pas oublié, qu’il reste quelque-chose de la vie d’avant les tremblements de terre (« After The Earsquake »). « Tomorrow Morning » n’est pas une expérience qui se partage, il n’est composé que de chansons qui semblent avoir été pensées, écrites et enregistrées sans aucune discontinuité. La boite à rythme qui se substitue systématiquement au batteur pour un résultat souvent inorganique au possible, est caractéristique de ces chansons évanescentes qui ne peuvent se permettre le luxe de la réflexion sous couvert du risque de disparaitre dès que l’envie du moment sera passée (« Oh So Lovely »).

Il y a toujours chez Mark Oliver Everett, une blessure qui nous empêche de laisser l’américain vaquer seul à ses occupations dans l’indifférence générale (« The Morning »). Certes, celle-ci est souvent exprimée avec maladresse mais c’est avec bienveillance qu’on se pose, sans pour autant jamais s’appuyer, sur ces titres brinquebalants.

Note : 6/10

>> « Tomorrow Morning » est en écoute intégrale sur MySpace

!!! - Strange Weather, Isn't It ? [6,5/10]

!!! - Strange Weather, Isn't It ?Funk Rock Américain / 2010. Il n’y a pas de bonnes façons de réagir à la mort, il n’y a pas de paroles profondes à exprimer ni de textes hommages à poser sur le papier. Tout est vain, tout n’est que clichés, des clichés qu’on livre parce qu’il faut bien dire quelque chose, parce qu’on ne peut pas se taire. Comment !!! pouvait-il réagir au décès d’un de son batteur Jerry Fuchs (deuxième décès, qui plus est, après celui de Mikel Gius) ? Comment Nic Offer allait-il relancer la machine, cette machine qui venait déjà de subir les départs de John Pugh, Justin Vandervolgen et Tyler Pope ? Que faire avec ce monstre à dix têtes amputé de moitié ?

Il n’y avait pas vraiment d’autres solutions que de foncer dans le tas et de danser le plus longtemps possible, pas d’autres solutions que de laisser le passé derrière soi et de sauter dans le premier avion pour Berlin, New York, Sacramento…

Seules les vibrations générées par la basse peuvent apaiser l’esprit. Alors une main invisible tourne le bouton…

« AM / FM » joue d’entrée de jeu sur l’affiliation avec LCD Soundystem. On y ressent les mêmes influences, les claviers à la New Order, des velléités catchy à la The B-52's, et un profond attrait pour le dance-floor sans pour autant émettre le souhait de s’y jeter à corps perdu. C’est dans la joie que se loge l’avenir et non dans les larmes. « Wannagain Wannagain » nous offre le spectacle d’un groupe solide qui a réussi rapidement à retomber sur ses pattes et on en vient à « Jamie, My Intentions are Bass ». Tu m’étonnes mon coco ! Il n’est presque question que de cela sur « Strange Weather, Isn't It? ». Dans un sens !!! réussit là où un groupe comme Radio 4 avait rapidement fini par échouer, c'est-à-dire à prolonger l’héritage de Gang Of Four (celui de « Not Great Man » plutôt que celui de « Ether ») sans le trahir et sans l’auto-parodier. La basse, encore la basse, c’est le pilier de ce disque, sa pierre philosophale, le gardien de la porte de l’oubli, le gardien de la porte qu’il ne faut jamais franchir. Par exemple, à chaque fois que l’on croit qu’on va lâcher prise, comme sur « Even Judas Gave Jesus a Kiss », la chaude mélodie de la quatre cordes nous maintient dans la partie.

Certes l’exercice a ses limites, et à force de foncer tête baissée pour ne pas penser, pour ne pas se laisser happer, on finit par ne plus réussir à éviter tous les murs. Ainsi sur « The Most Certain Sure », !!! livre des passages funk psychédélique passionnants, à la fois charnels et hypnotiques mais malheureusement parasités par un refrain un peu faiblard. Parce que le changement dans la continuité ne se fait jamais sans douleur, !!! continue, à quelques rares occasions, de se faire embarquer dans des chansons au songwriting en deçà comme « Hollow » qui est trop propre pour être une démo improvisée mais pas assez structuré et évolutive pour être un titre mûrement réfléchi.

C’est sur des titres comme « Jumpback » qu’on réalise le plus que l’album a été produit, comme le dernier LCD Soundsystem, par Eric Broucek. On y retrouve ce son particulier de la batterie et cette homogénéisation qui empêche la folie de s’emparer du titre. Il n’est pas question d’une opposition entre la noirceur et le côté catchy, mais plus entre les titres diaboliquement groovy et ceux vainement dansants (comme « The Hammer » et sa batterie en forme de boite à rythme).

Prolongeant la course en avant de « Myth Takes », !!! fait ce qu’il avait à faire pour tourner la page. On y retrouve la même recette mais dans une version encore plus dense (équivalent à « The New Name », « Stead As The SideWalk Cracks », par exemple, ingurgite et recrache sans se tâcher des mélodies pop funk avec un certain brio). Oui, la vie n’offre pas toujours le luxe de se poser et de réfléchir. Avancer sans se retourner.

Note : 6,5/10

>> A lire également, la critique de B2B sur Chroniques Electroniques, la critique de Marc sur Esprits Critiques et la critique de Nathan sur Brainfeeders & Mindfuckers

ISOBEL CAMPBELL & MARK LANEGAN - Hawk [5/10]

ISOBEL CAMPBELL & MARK LANEGAN - HawkFolk Américaine / 2010. Il ne cessait de fanfaronner en soirée (« Get Behind Me »), de faire le paon devant des invités qui refusaient d’approcher le buffet de peur qu’on croit qu’ils étaient là pour se goinfrer et non pour réseauter. Lui qui avait été l’une des figures de proue du parti travailliste n’était plus qu’une coquille vide qui ressassait inlassablement le même discours. Lorsqu’elle le regardait faire le pitre à la télévision, s’afficher aux côtés de types patibulaires, ou encore soutenir la campagne de quelques maires de provinces (un certain Greg Dulli pour le plus récent en date), elle avait le cœur brisé, brisé par l’amour perdu mais aussi brisé par la morale, par l’image qu’il renvoyait à ceux qui avaient tant cru en lui. La vie était ainsi faîte. Un beau matin on se réveillait, on réitérait les mêmes gestes que la veille, on partageait une cigarette sur le perron avec son compagnon, rien n’avait changé et pourtant tout était différent : oui, en une fraction de seconde la complicité était devenue une mascarade, la routine amoureuse avait glissé vers une répulsion refreinée. Mais il fallait pourtant continuer. On se retrouvait alors à mentir à l’autre, tout en se rassurant en se disant que c’était toujours mieux que de se mentir à soi même.

Mark était devenu tout ce qu’il avait auparavant combattu. Il se complaisait dans une certaine paresse. Dans l’intimité il avait l’air abattu (« We Die and See Beauty Reign »), pleine d’une lassitude qui l’empêchait même de sélectionner avec discernement ses occasionnels collaborateurs. On avait l’impression qu’il se fichait de tout et que seules les lumières pouvaient recréer sur son visage fatigué l’illusion d’une forme de conviction (« No Place to Fall »).

- Je donne une conférence lors de l’université d’été des verts sur le thème des rivières de pétrole. Est-ce ça te tenterait d’intervenir ? demanda maladroitement la voix au téléphone.
- Oui, je viendrai avec plaisir, répondit Mark d’un ton désabusé mais probablement sincère, avant de raccrocher le combiné.
- Qui était-ce au bout du fil ? s’enquit-elle, décelant une nouvelle échappée extraconjugale.
- Je ne sais pas, dit-il avec la même sincérité. C’était un type qui me proposait du boulot. Je ne le connais pas mais il avait l’air gentil, alors j’ai dit oui.

(On apprendra plus tard qu’il s’agissait de Tim Simenon…).

Il était devenu un acteur, un type qu’on paye pour jouer un rôle, qui fait son boulot sans âme mais avec professionnalisme, un type qui prend son chèque et qu’on ne revoit plus avant de refaire appel à lui, un type qui joue dans des pubs pour des jeans Levis ou pour du café Carte Noire (« Come Undone »). Toutes les occasions pour s’éloigner du foyer familial étaient bonnes ! Il lui rappelait ces hommes qui font semblant d’avoir beaucoup de travail pour éviter de rentrer trop tôt le soir et de devoir supporter la morne banalité de la routine maritale.

A quoi lui servait-elle ? Pourquoi restait-il à ses côtés ? N’aurait-il pas été plus simple de lui avouer une fois pour toute que ce jeu ne l’intéressait plus, que quitte à ruminer les mêmes mots, il préférait autant le faire avec des inconnus autour d’un whisky (même s’il jurait avoir tiré un trait sur cette addiction) ? Car oui, il préférait encore s’ennuyer avec le vieil oncle ou laisser les membres d’une secte lui promettre qu’ils sauveraient son âme, plutôt que de geindre dans le noir.

Cependant, il était bien content lorsqu’invité à un diner mondain, il pouvait s’enorgueillir de l’avoir à son bras. Là devant les journalistes, elle redevenait soudainement jeune et belle, et les ouvrages qu’ils cosignaient avaient un nouveau un sens primordial (« Eyes of Green »). Quel triste carnaval, pensait-elle alors. Le quotidien n’en était que plus douloureux. Mark était ce genre d’homme qui en décapsulant la bière du vainqueur se vantait du fantastique barbecue qu’il venait de réaliser, alors qu’en réalité c’était sa femme qui avait fait les courses, qui avait préparé entrées, légumes et desserts et qui avait dressé la table pour dix personnes, et que lui n’avait que déposer trois saucisses sur une grille (« Cool Water »).

Pourquoi dans ces conditions n’initiait-elle pas elle-même la rupture ? A chaque fois que l’idée lui traversait l’esprit, elle se retrouvait déjà plongée dans la déréliction à venir. La vérité c’est qu’elle était dépendante de lui et d’un point de vue émotionnel et d’un point de vue financier (« You Won't Let Me Down Again »). Que vaudraient ses ouvrages si le nom de Mark Lanegan n’y trônait pas à côté du sien ? Elle avait beau se tuer à la tache et préparer seule le canevas où l’homme n’aurait plus qu’à apporter sa petite touche personnelle, il n’en restait pas moins que le monde finissait toujours par n’avoir d’yeux que pour la « petite touche » en question.

Non, il n’y avait rien que Isobel Campbell puisse faire pour améliorer son sort. Elle ne pouvait qu’attendre avec angoisse le jour où un des deux craquerait et congédierait l’autre par excès de rancœur. Elle ne pouvait qu’attendre cette fin funeste, en se mordant les lèvres, et en encaissant les infidélités et les regards absents. Elle aurait pu crier et dénoncer la misogynie du monde, elle aurait pu devenir une icône et se battre contre l’asservissement de la femme. Mais au fond elle aussi était lasse (« Time of the Season »). Il avait déteint sur elle, et ni l’un ni l’autre ne souhaitait plus prendre de décisions qui puissent remettre les choses en questions.

Note : 5/10

>> A lire également, la critique de Thomas sur le Golb

RED DEAD REDEMPTION (PS3) [8,5/10]

Action, Aventure / 2010. [Attention Spoilers sur RDR, GOWIII, MGSIV et GTA IV] Alors que le cinéma à grand spectacle vit sous le couperet permanent de la nécessaire happy end, les grosses sorties du monde des jeux vidéos vivent dans une impunité commerciale totale. Blockbuster en terme de rentrée d’argent qui ne visent pourtant qu’une parte restreinte de la population, ils sont devenus un produit culturel de consommation de masse qui ne dépend justement pas des goûts de la masse. Avec à la tête des projets, des passionnés qui ne tolèrent pas la trahison chez les autres et donc la compromission chez eux, ils deviennent des œuvres dont la subversion à une telle échelle reste rare. L’élément le plus symptomatique de ce positionnement réside sans doute dans toutes ces fins qui prennent quasiment systématiquement le contre-pied des dîtes happy end cinématographiques. Kratos se suicide à la fin de God Of War III, on abandonne un Solid Snake vieilli et au bord de la faille dans Metal Gear Solid IV et on suit le regard apitoyé d’un Niko Bellic qui réalise que le crime lui a volé toute envie lors de la dernière scène de GTA IV. Red Dead Redemption s’inscrit complètement dans cette lignée. Il ne s’agit pas de tuer pour devenir le meilleur mais pour découvrir quelque chose sur soi, sur le sens de la vie. Ces jeux causent plus de la vacuité de la vengeance et du vide qu’elle laisse derrière elle que de la nécessité de laver l’honneur des êtres aimés. Pour bien réaliser le gouffre qui a été franchi, il faudrait imaginer un Mario qui après avoir sauvé la princesse succomberait sous les brulures de Bowser en réalisant qu’il a gâché sa vie à courir après une aristocrate qui ne l’aimait pas.

Red Dead Redemption exploite au maximum l’univers du farwest (duel, gunfight, capture au lasso, dressage de cheval, travail à la ferme…), un univers relativement vierge dans le monde du jeu vidéo, surtout si l’on pousse la comparaison avec l’univers cinématographique. On y sent le vent qui souffle, la pluie qui ricoche sur les imperméables pesant et l’odeur du whisky qui s’incruste durablement dans les moustaches et se marie à celle du tabac. La plongée dans ce western ludique devient vite une expérience sensorielle prenante où il est tout aussi capital de galoper dans la tampa pour le plaisir que de mener à bien sa quête. Car oui, les enjeux scénaristiques ont beau être haletants, la gallérie des personnages pleines de gueules cassées charismatiques et les combats épiques, il y aura toujours un moment où l’on préférera s’arrêter au milieu des plaines pour contempler du haut de son étalon le coucher de soleil qui s’abat sur les loups qui hurlent à la mort. Cette poésie du déplacement, cette détente du voyage rappelle à bien des égards le chef d’œuvre Shadow Of The Colossus et on se plait ici à appeler sa monture Agro.

Niveau gameplay, Red Dead Redemption s’inscrit dans la droite lignée de GTA IV (logique puisque GTA IV a été développé sur le moteur de Red Dead Redemption dont la réalisation avait débuté deux ans avant celle des aventures de Liberty City) mais a le bon goût d’en corriger les défauts. Si les habituels bugs de collision subsistent, le joueur ne souffre plus des déplacements sans cesse interrompus par au mieux des feux tricolores au pire la police et offre une durée de vie à taille humaine qui se focalise sur le développement d’un scénario qui ne se complait jamais dans les dérivatifs et les missions répétitives. Ici chaque avancée apporte son lot de surprise en termes de techniques tout en facilitant les mécanismes de jeu (checkpoint, déplacement sur la carte via le campement). Certes on reprochera l’étrange allégeance de certains personnages, qui pour le bien du scénario, acceptent on ne sait jamais trop pourquoi de s’embarquer aux côtés de John Marston, mais les liens rapidement crées et la manière dont les caractères s’imposent en quelques minutes vont jusqu’à faire oublier la raison de leur présence.

En s’attaquant à l’un des mythes fondateurs des Etats-Unis et en le dépeçant de tout glamour, Rock Star livre une vision réaliste et sans pitié de l’Histoire. Ici les femmes ne sont pas de ravissantes danseuses, le gouvernement n’est rien de plus qu’un ramassis de petits chefs opportunistes les shérifs n’incarnent rien d’autres que leur propre justice, militaires et révolutionnaires mexicains ne sont que des lâches égoïstes et il est à la pointe de l’érudition de considérer les indiens comme une sous-race. Voilà ce qu’est Red Dead Redemption, une visite de l’Amerique à travers les yeux d’un anti-héros qui n’a pour seule qualité de ne pas être aussi calculateur que ces congénères, une visite au sein d’un monde en changement où les enfants apprennent à lire et à tuer, un monde où il n’y pas de morale mais déjà des valeurs.

Note : 8,5/10

KLAXONS - Surfing the Void [3,5/10]

KLAXONS - Surfing the VoidRock Anglais / 2010. Il est de ces groupes qui brûlent la vie par les deux bouts, qui prennent feu avant de s’être envolés. Ce sont des aimants incandescents qui filent droit au but en absorbant tout sur le passage, rien ne leur résiste et ils ne regardent jamais en arrière. Lorsqu’ils fendent l’air en entraînant le peuple dans leur sillage, on les imagine magnanimes et plein de vertus fédératrices mais lorsque la tornade est passée il ne reste que traînées de poudre et désolation. La conquête de l’espace ? Oui mais à quel prix ? Peut-on faire confiance au pilote James « The Cat » Righton ?

Dans « The Same Space » on trouve des chœurs samplés, des chants qui s’alternent, des guitares qui se querellent avec des claviers pour se faire une place. C’est étouffant comme si le trio cherchait à faire croire qu’ils étaient deux fois plus. Les réacteurs s’allument mais l’impulsion de départ n’est pas suffisante, et l’illusion n’y changera rien. « Surfing The Void » essaye de nous refaire le même coup que « Atlantis To Interzone » en appuyant sur le côté fourre-tout et en laissant les harmonies vocales partir dans l’autre sens que la guitare. Malheureusement il manque à la recette les épices originelles. Du coup ça a la même apparence, la même texture mais définitivement pas le même goût, ce n’est pas assez relevé : ça brûle mais ça ne se consume pas.

« Venusia » est assez représentative des travers du groupes : entre ses claviers eighties et ses solos de guitare sous mixé laissés en roue libre, on dirait que Klaxons saupoudre sans cesse de paillettes étincelantes ses vêtements déjà bien colorés. Le résultat est inévitable : ça fait mal au yeux et ça colle une migraine ophtalmique. Alors qu’on pouvait auparavant voir dans des titres comme « Totem On The Timeline », une fougue rock à la Eighties Matchbox B-Line Disaster, on se retrouve ici avec la première pierre d’un futur opéra-rock qu’on imagine arriver au troisième ou au quatrième album.

Pourtant les compositions sont vraiment là, si l’on arrivait à n’en garder que la substantifique moelle, l’évidence pop de l’écriture s’imposerait d’elle-même. Malheureusement, celles-ci ont été recouvertes de plaques métalliques et de boulons à velléités décoratives. Du coup « Surfing The Void » est boursouflé, il plie sous ses ambitions et sa production, et échoue à reproduire la fraîcheur des singles pop comme « Golden Skans » sur « Myths Of The Near Future ». Du coup, si Klaxons maîtrise indéniablement son affaire et est porté par une rythmique qui tire vers l’avant à la manière d’un Bloc Party (« Valley Of The Calm Tree »), il ne réussit pas à générer les émotions souhaitées.

La manière dont interviennent/disparaissent les guitares sur « Flashover » et la production de l’ensemble, l’aspect violent mais au final toujours entraînant illustre l’influence que Ross Robinson peut avoir sans bouger de sa console. Car finalement (comme Korn au fond), Klaxons ne fonctionne que lorsque l’instrumentation respire un peu (les intros, les ponts) où lorsque le positionnement catchy est parfaitement assumé (Twin Flames). Entre les deux, le groupe se perd (« Extra Astromical »), il prend des détours, croule sous les mauvaises idées et une certaine lourdeur.

En écoutant des titres comme « Future Memories » et en se focalisant sur cette basse distordue, on n’est pas loin de se dire que Klaxons partage avec Muse cette incapacité à comprendre les tenants et les aboutissants de la retenue et des vertus qu’elle pourrait avoir sur leurs chansons. Car d’une certaine manière, « Surfing The Void » souffre avant tout de cette envie d’en mettre plein la gueule, d’être abrasif comme un groupe de métal, sensible comme un groupe de pop-folk et dansant comme du Britney. Dans cette logique, il n’y a que « Cypher Speed » qui tire son épingle du jeu mais c’est un peu trop tard.

Au petit matin, on constate que le champ est ruiné et que l’herbe ne repoussera jamais. La tête prise dans un étau, les oreilles qui bourdonnent encore du son de la veille, nous réalisons avec effroi que nous sommes trop vieux pour la New Rave.

Note : 3,5/10

WAVVES - King Of The Beach [5,5/10]

Indie Rock Américain / 2010. Je l’aimais bien mon petit filleul. Avec son père, on avait fait les quatre-cents coups et on n’était pas peu fiers de le surprendre en train de jouer du rock dans la cave avec son pote. Ça nous rappelait notre jeunesse ; c’était sain de se défouler sur sa guitare et de triturer des machines. On savait qu’on devrait le regarder traverser les affres de l’adolescence sans trop pouvoir l’aider, et quitte à se résoudre à le voir prendre de la drogue, on se disait qu’il était profitable que la défonce serve à la création plutôt qu’à arpenter les rues. Oui c’était touchant cette idée que quelque chose reste de génération en génération. Et puis Wavves, c'était un chouette nom. Au même âge, son père et moi étions exactement dans la même situation et ça ne faisait que accentuer cette filiation qui faisait de moi un parrain plus que concerné. Pourtant, on aurait du se méfier quand il s’est mis à crier sur le petit Ryan Ulsh. Au lieu de ça, on a préféré n’y voir que des querelles d’enfants et mon ami n’a même pas répondu au téléphone lorsque les parents de ce dernier ont essayé de le joindre. Après tout, c’était de son âge de picoler outrageusement.

Au lycée il s’était mis à trainer avec deux gosses issus de la middle class, Billy Hayes et Stephen Pope, deux gentils punks californiens assez friqués (enfin disons plus que la moyenne). Il semblait assagi et buvait moins, et vu de loin c’était plutôt une raison de se réjouir. Autant le dire de suite, ce fut un véritable coup de massue lorsqu’il nous annonça qu’il comptait arrêter ses études pour se consacrer à la musique. C’était une chose noble de consacrer tout son temps libre à sa passion et d’y donner le meilleur de soi, c’en était une autre de s’imaginer artiste et de penser qu’on avait le talent nécessaire pour réussir là où tout le monde échouait. Mais bon que pouvions nous rétorquer ? Au final, du talent il en avait vraiment (un peu) à revendre.

Tout ça commença alors à prendre une tournure bien trop sérieuse, avec arrivage en force de gens du « milieu » comme Dennis Herring, un producteur qui avait bossé avec les Throwing Muses et qui connaissait donc la Kristin Hersh dont nous n’avions jamais cessé d’être amoureux. C’était du concret et l’idée qu’il puisse réussir là où nous avions échoué nous aveuglait. Malgré notre bienveillance ou à cause d’elle, en dehors des répétitions, les trois garçons devenaient de plus en plus oisifs. Ils fumaient des joints en glandant devant la télévision, se prélassaient au soleil au bord de grandes piscines, et arpentaient les rues en skate. La musique était devenu un truc qui permettait de patienter jusqu’à la sortie des planches de surf le week-end. Ils devenaient des héros de Brett Easton Ellis et ne disposaient pas du recul nécessaire pour essayer de changer le cap. La jeunesse a ce défaut qu’elle vous fait rapidement croire que vous êtes invincibles, que vous êtes le messie que le monde attend, que vous êtes là pour synthétiser ces deux dernières décennies.

Moins cynique que Snoop Dog, notre Nathan Williams se prenait plus facilement pour le King of the Beach que pour le King of the Bitch. Il mélangeait allègrement ironie infantile et vague à l’âme imaginaire. Il était punk, il faisait du surf, il était apolitique, il se foutait de tout, il était anarchiste, il aimait les guitares qui grondent et les passages catchy. Il était tout, il était rien, il voulait être des choses antagonistes, il y arrivait dans la forme mais pas dans le fond. Sous la fausse rage, on sentait bien sur « Super Soaker » qu’il ne faisait que geindre, qu’il essayait vainement de se rebeller. Etait-ce un appel à l’aide ? Et si oui à qui s’adressait-il ? A son père ? A moi ? A nous ? A eux ?

Combien auront-ils été avant lui à vouloir faire tourner des chansons sur trois accords ? Combien auront battis leur carrière sur cette alternance entre des intros/couplets grattés sur du nylon et des refrains qui laissent parler l’électricité pour mieux se revendiquer générationnels ? La vérité c’est qu’il n’y avait plus de générations, il n’y avait que des suiveurs qui essayaient de réitérer le miracle du doublé Nirvana/Pixies (« Linus Spacehead »). I'm stuck in the sky. I'm never coming down. I'm stuck in the ground. I'm never getting out. Oui telle est la tragédie de notre époque.

Le son était propre, bien présentable. C’était agréable et doucereux. La plage se matérialisait, le vent dispersait des grains de sable. Toute la planète indie rêvait de bikinis, même Stephen Malkmus ne pouvait résister. Vieux comme nouveaux étaient les bienvenus et sur « Mickey Mouse » c’était Panda Bear qui se faisait dignement représenter. Il y avait presque de la rédemption ici dans cette volonté d’offrir un produit fini, varié et goutu, qui faisait également office d’excuse pour les caprices du passé. Cependant vu de notre point de vue d’adulte, nous étions face à un gosse de 20 ans qui commençait ces phrases par quand j’étais jeune en parlant de l’année précédente. Mais le tout étant encore empli des joies qui sont de son âge, on finissait toujours par n’y voir rien de plus que la bonne blague d’un sale garnement qui nous refaisait plus le coup de Green Day que celui des Beach Boys modernes.

Nos femmes nous rassuraient, nous disaient qu’il fallait bien que jeunesse se fasse et qu’il était assez jeune pour rebondir ; et elles avaient probablement raison. Il faut dire que par certains moments, on avait envie de le suivre ce gamin. Chanter bêtement Oh Yeah Baby Say Goodbye n’avait plus rien d’idiot lorsque c’était fait en canon avec les irrésistibles mélodies d’un être si proche. Et puis finalement, Dieu sait que nous avions passé de bons moments à l’époque avec nos potes de Epitaph (« Post Acid »).

Un soir, alors que nous étions venus dîner chez ses parents, notre Nathan Williams jouait de la guitare sur le perron et chantait Green eyes, I'd run away with you / Green eyes, 'cause I'm a fool / I try staying away / I'm just not man enough et avec son aisance, sa légitimité de front, ce petit con m’a ému. Ce n’était pas grand-chose mais pendant un éclair de seconde, j’y ai vraiment cru. Alors je me suis approché de lui, et je lui ai raconté une histoire que son père et moi tenions secrète depuis toujours, une histoire que même sa mère ne connaissait pas, une histoire qui ne finit pas bien. Ca parlait d’un groupe qui s’appelait The Vines, un groupe qui ne voulait pas mélanger les Pixies et les Beach Boys mais qui se voyait comme le successeur de Nirvana et des Beatles. Ca parlait d’eux, ça parlait de nous, et de ceux dont il faut couver le talent si l’on veut qu’il débouche sur mieux que des hymnes consommables.

Note : 5,5/10

>> "King of the beach" est en écoute sur Spotify
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la critique de Thibault sur Hartzine